Comment Martin Luther a inventé le buzz, 500 ans avant Internet

Comment Martin Luther a inventé le buzz, 500 ans avant Internet

LUTHER

Toujours aussi populaire, Martin Luther ? Le Playmobil du jubilé de la Réforme protestante s’est vendu à plus de 750 000 exemplaires• CréditsPixabay                     Entretien Hélène Combis-Schlumberger FRANCE CULTURE

Il y a un demi-siècle, le théologien Martin Luther dénonçait la manière dont l'Eglise catholique vendait littéralement des places au paradis à ses fidèles. Ses idées se propagèrent comme une traînée de poudre, à travers toute l'Allemagne. En 15 jours, diront certains. Luther, premier héros médiatique ? On démonte les mécanismes de ce premier buzz de l'Histoire, né peu de temps après l'imprimerie, et auquel l'Eglise catholique contribua, bien malgré elle.

1515 : le pape Léon X a besoin de fonds pour construire la basilique Saint-Pierre de Rome. Il décide de développer la vente des "indulgences", ces petits bouts de papier qui, d'après l'Eglise catholique, permettaient aux fidèles de réduire leur temps de purgatoire après leur mort. En octobre 1517, scandalisé par ce trafic, un théologien allemand, Martin Luther, le condamne en rendant publiques 95 thèses, à la veille de la Toussaint. Il les aurait placardées sur la porte de l'église de Wittenberg pour inviter à un débat universitaire sur la question. Ce qu'il ignorait alors, c'est que ses idées allaient se propager dans toute l'Allemagne à une vitesse spectaculaire. Martin Luther, père du premier buzz ? Nous avons posé la question à son biographe, Matthieu Arnold (Luther, Fayard, 2017), professeur d'histoire moderne et contemporaine à la faculté de théologie protestante de l'Université de Strasbourg.

Par quel moyen les thèses de Luther se sont-elles propagées ?

Luther a rédigé ses thèses pour convier des universitaires à un débat. Il les a écrites en latin, et le meilleur moyen d’inviter des personnes pour ce type de manifestation, c’était d’afficher les thèses. La pratique à Wittenberg consistait à afficher ces thèses sur les portes des églises de la ville. Il reste à savoir si Luther lui-même a affiché les 95 thèses. C’est hautement probable, même si on ne peut pas en être assuré à 100% puisque lui n’en parle pas dans ses écrits autobiographiques ou dans ses lettres de l’époque, peut-être parce que l’usage était tellement courant… Son collègue Karlstadt, quelques mois auparavant, avait lui-même affiché des thèses pour inviter à une dispute universitaire. Ces thèses ont d’abord touché le milieu des humanistes. C’était un réseau épistolaire, tous ces disciples d’Erasme et de l’humanisme qui correspondaient dans l’Europe tout entière et qui échangeaient à la fois des nouvelles, des publications… qui étaient à l'affût de nouveautés. Ce sont ces gens dans un premier temps, ainsi que des clercs instruits, en Allemagne notamment, qui ont propagé les idées de Luther. Alors on peut penser que les étudiants de Wittenberg ont eux aussi contribué largement à faire répandre les thèses de leur maître. Luther était le premier surpris par le succès de ses thèses, au point que lui-même en mars 1518, en a rédigé une nouvelle version, le "sermon sur les indulgences et la grâce", qui simplifiait, résumait son propos d’octobre 1517. En allemand cette fois, pour mettre ses idées à la portée d'un public plus large.

Pourquoi ces thèses ont-elles fait un tel buzz ? C'était pourtant de la théologie pointue !

D’une part, je pense, parce qu’elles répondaient à une question capitale pour les contemporains de Luther, à savoir : qu’est-ce qu’il va se passer pour moi, après ma mort ? Est-ce que je devrai être contraint de passer un temps plus ou moins long au purgatoire ? Est-ce que les indulgences sont un moyen valable ou non pour me retirer de ce lieu terrifiant ? Et Luther a pu donner des réponses extrêmement cohérentes à cette question en disant par exemple que n’importe quel croyant qui se repend sincèrement, se voit effacer à la fois la faute devant Dieu et la peine que l’Eglise lui inflige, même sans lettre d’indulgence. Et puis Luther s’est aussi fait l’écho d’un certain nombre de remarques de laïcs, qui se demandaient pourquoi le pape libérait les âmes du purgatoire, en échange d’argent. Pourquoi est-ce qu’il fallait introduire l’argent dans ce système ? Si tant est que le pape ait un pouvoir sur le purgatoire, pourquoi ne pouvait-il pas libérer les âmes gratis ? Donc le propos de Luther a trouvé un large écho parce qu’il exprimait de manière extrêmement percutante un certain nombre de questions de ses contemporains. Et puis il donnait des réponses cohérentes à partir de sa propre lecture de la Bible, de son expérience de moine, puisque lui-même s’était longuement interrogé sur la question de savoir ce qu’il lui arriverait lors du Jugement dernier.

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Statue de Martin Luther à Hanovre
Statue de Martin Luther à Hanovre• Crédits : justhavealook - Getty

A-t-on une idée du nombre de tirages des thèses et de leur forme popularisée, ce fameux sermon sur les indulgences et la grâce ?

Il est difficile de savoir quel a été le tirage des thèses d’autant plus que de nos jours, on n’a plus que quelques exemplaires qui se comptent sur les doigts d’une main de ces thèses sous forme de placard, un support extrêmement fragile qu’on ne va pas relier, au contraire des petits livrets. Par contre son sermon sur les indulgences et la grâce de 1518, cet écrit allemand dans lequel en une vingtaine de points il ramassait son propos des 95 thèses, ça c’est un sermon qui a connu une vingtaine d’éditions. Et quand on sait qu’une édition c’était entre 2000 et 4000 exemplaires, on voit quel tirage phénoménal a connu cet écrit.

Et sait-on combien de jours il a fallu pour que les idées de Luther gagnent toute l’Allemagne ?

Autrefois on disait que les thèses s’étaient répandues comme une traînée de poudre en quinze jours. On est plus circonspect aujourd’hui. On n’a pas, si on étudie la correspondance des contemporains de Luther, les sources dont nous disposons, qui évidemment sont lacunaires, on pourrait dire que c’est plutôt en plusieurs mois que toute l’Allemagne va être touchée. Dans un premier temps c’est évidemment les milieux proches de Luther, la Saxe électorale, dont il est sujet, puis la Saxe ducale, les clercs proches de cette affaire… Il faut se rappeler qu’Albert de Brandebourg, archevêque de Mayence, qui avait fait prêcher les indulgences, qui lui-même va être destinataire des thèses et d’une lettre d’accompagnement, ne les trouvera que deux mois plus tard car il n’était pas présent à Mayence lorsque Luther lui a adressées. Et ce qui explique aussi que Rome va être informée relativement tard de la démarche de Luther. Et sa réaction va prendre un retard qu’elle ne pourra plus rattraper.

A-t-on constaté un phénomène de promotion autour de ces thèses ? Les libraires par exemple, les promouvaient ?

Luther, en 1517, n’est pas un personnage extrêmement connu. Son cours sur l’épître romain de 1515-1516, que nous étudions aujourd’hui, qu’il avait rédigé en latin, n’avait pas été publié à son époque. Le seul écrit par lequel il était connu concernait les Sept psaumes de pénitence, donc on est là dans le même thème que les indulgences. C’était un écrit allemand qui lui avait valu une certaine audience, mais avec les 95 thèses, avec les écrits qui vont suivre à partir de 1518-1519, Luther va être rapidement l’auteur le plus connu de son temps. Il va être un héros médiatique. À partir de 1519, on publie ses écrits avec des portraits de lui-même en moine. Ces portraits s’affinent encore dans les grands écrits réformateurs de 1520. Donc en moins de trois ans, Luther va être un homme extrêmement populaire rien que par sa plume. Mais ce n’est pas quelque chose qui s’est fait d’emblée à la fin de 1517, c’est quelque chose qui s’est fait dans le courant de 1518-1519, et en même temps que Luther publiait, Rome réagissait à ces écrits, leur donnant davantage de publicité.

Martin Luther, 1529
Martin Luther, 1529• Crédits : Lucas Cranach l'Ancien

Il y a eu des produits dérivés autour des écrits de Luther, des chansons, des gravures sur bois ?...

Je ne sais pas s’il y a eu d’emblée des produits dérivés. Il y a eu en effet des poèmes, mais pas nécessairement autour des thèses. Plus tard par exemple, il y a eu un poème de Hans Sachs, “Le Rossignol de Wittenberg”, où il met en avant Luther. Beaucoup de laïcs, de gens moyennement cultivés mais qui pouvaient au moins écrire en allemand, se sont faits les diffuseurs des idées de Luther, parce qu’il leur avait apporté un message qui les réconfortait.

La censure catholique a-t-elle participé malgré elle au rayonnement des idées de Luther ?

En 1517, lorsque Luther publie ses 95 thèses, il attaque à la fois des doctrines qui lui semblent fallacieuses, et en même temps il propage un message rassurant : rappeler qu’on peut être sauvé rien qu’en se repentant sincèrement. Et entre 1517 et 1521, l’année où il est excommunié et banni, je dirais que le message de Luther va se développer dans ces deux directions. D’une part, répondre aux attaques qui rapidement viendront de Rome. On lui dira : "Luther, si tu t’en prends aux indulgences, tu t’en prends au pape, au chef de l’Eglise. Est-ce que tu contestes le pape ?" Mais il s’en prend plutôt à la doctrine des indulgences qu’à la question du pouvoir dans l’Eglise. Donc Luther va répliquer à ces attaques. Et d’autre part, il va prolonger ses écrits....  Lire la suite sur le site de FRANCE CULTURE

 

à réécouter  "Martin Luther" par Matthieu Arnold

Hélène Combis-Schlumberger

Bibliographie

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Martin LutherMatthieu ArnoldFayard, 2017