La longue marche de l’Amitié Judéo-chrétienne

La longue marche de l’Amitié Judéo-chrétienne

Ajc

L'association est née en 1948, dans l'indifférence du monde catholique. L'historien juif Jules Isaac en sera l'ardent promoteur et nouera le dialogue entre judaïsme et christianisme.

« L’AJCF ne vise aucunement à une fusion des religions et des Églises, ne réclame d’aucune confession aucun renoncement à ses croyances. »

L'aventure intellectuelle et spirituelle dont on célèbre l’anniversaire cette année doit beaucoup à l’opiniâtreté d’un homme. Né en 1877, Jules Isaac est issu d’une lignée de juifs lorrains patriotes.
Agrégé d’histoire, il participe à la célèbre collectionde manuels Malet et Isaac (et poursuivra seul le travail, après la mort d’Albert Malet au front en 1915). Marqué par sa rencontre avec Charles Péguy, il devient dreyfusard, non par solidarité religieuse, mais par refus de l’injustice. En 1940, Jules Isaac
est révoqué par Vichy. Sa femme, deux de ses enfants et son gendre sont arrêtés en 1943.
Seul son fils reviendra.
Dès lors, ce juif non pratiquant, qui a découvert les Évangiles en 1942, consacre tout son temps à une cause : le changement du regard chrétien sur Israël. Et ce « en historien, nullement en théologien ». « La vérité, d’après les données dont on dispose, celles des Évangiles, est qu’il n’y a pas eu de refus d’Israël devant Jésus, écrit-il en 1945 à André Chouraqui. Dans la mesure où elles ont connu Jésus, les masses populaires lui ont toujours été favorables. C’est le clan des bien-pensants,
des dévots, des prélats collaborateurs qui l’a persécuté et finalement livré au supplice romain.
»

 

LA PÉDAGOGIE ET LA RENCONTRE

Ses propositions constituent la base de la conférence de Seelisberg (Suisse, été 1947). Les 70 personnalitéscatholiques, protestantes et juives présentes s’engagent à faire reconnaître aux chrétiens que Jésus, comme ses premiers disciples, était juif, et qu’il convient « d’éviter de considérer les juifs comme collectivement et exclusivement responsables de la mort de Jésus ». En 1948, paraît enfin son ouvrage Jésus et Israël (Grasset), qui connaît un vif succès.
Il est convaincu qu’on ne peut lutter contre un enseignement erroné que par la pédagogie et la rencontre.
C’est dans ce but que l’Amitié judéo-chrétienne de France (AJCF) voit le jour à Paris le 26 février 1948.
Parmi les participants, on trouve Edmond Fleg et Jacob Kaplan (futur grand rabbin de France) les catholiques Henri-Irénée Marrou et Jacques Madaule, les protestants Fadiey Lovsky et Jacques Martin, ainsi que des orthodoxes. « Aucun ne représente officiellement sa communauté », précise André Kaspi, biographe d’Isaac. Les statuts affirment que l’association « exclut toute préoccupation
missionnaire, toute tendance au prosélytisme. Elle ne vise aucunement à une fusion des religions
et des Églises, elle ne réclame d’aucune confession aucun renoncement à ses croyances
».
Premier président, l’historien Henri-Irénée Marrou quitte rapidement son poste après une divergence
avec Jules Isaac. « Celui-ci soupçonnait Marrou de garder l’idée de conversion des juifs », avance le philosophe Paul Thibaud, lui-même ancien président.

UNE RESPECTUEUSE SYMPATHIE

Après Paris et Aix-en-Provence (où vit Isaac), des sections locales voient le jour à Marseille, Nîmes,
Montpellier, Lyon, Mulhouse. À Lille, un groupe naît en 1949, grâce à une religieuse, un prêtre et un évêque. « Soeur Geneviève Gendron a été bouleversée par la guerre et par sa lecture du Jésus et Israël d’Isaac, raconte l’historienne Danielle Delmaire, membre de l’AJCF. Elle crée le groupe, aidée par le chanoine Henri Renard, professeur de théologie, qui correspondait avec Achille Liénart, très méfiant. « La religieuse a été tellement insistante qu’il a fini par lire le livre d’Isaac et a été complètement retourné. »
Le cardinal devient dès lors un grand soutien de l’AJCF. Dans une lettre pastorale de 1960, il écrit : « Il n’est pas vrai que le peuple juif soit le premier ni le seul responsable de la mort de Jésus. Le destin religieux d’Israël est un mystère de grâce sur lequel, nous, les chrétiens, nous avons à réfléchir avec une respectueuse sympathie. »
Pendant les années 1950 et 1960, le groupe lillois compte entre 15 et 20 personnes et se réunit régulièrement. « Deux ou trois fois l’an, rapporte l’historienne, il organise une conférence grand public sur la connaissance du judaïsme, son histoire, sa spiritualité. »
Jules Isaac rêvait sûrement que toutes les villes du pays jouissent d’une telle activité. « Jusqu’au Concile, les groupes ont vivoté », reconnaît Yves Chevalier, directeur de la revue de l’AJCF, Sens. Les raisons sont multiples. « Sans jamais interdire les groupes, les évêques n’ont pas appuyé leur action. Le Vatican était réticent. Et l’Assemblée des cardinaux et des évêques n’a jamais évoqué les relations avec les juifs. »
La présence à la présidence de l’association entre 1949 et 1975 de Jacques Madaule, très marqué à gauche, a refroidi certains militants. Et la stratégie de Jules Isaac ne fait pas l’unanimité. « Il a trop insisté sur l’accusation, injuste, du déicide, précise Paul Thibaud. Or le problème essentiel était la théologie de la substitution, qui accuse les juifs d’avoir refusé Jésus et de ne pasavoir embrassé le christianisme. »

L’EXPÉRIENCE DE LA MINORITÉ

Globalement, les catholiques français sont indifférents à la question du judaïsme, au contraire des
protestants. Car Israël compte dans le cursus biblique du monde réformé. « On doit cela à la théologie de Calvin, plus sensible au judaïsme que Luther », note le pasteur Alain Massini, vice-président de l’AJCF. « L’alliance conclue avec les patriarches présente un contenu et une vérité si semblables à la nôtre que l’on peut dire que c’est la même : elle en diffère dans sa dispensation… »,
écrivait Calvin.
De plus, juifs et protestants de France partagent l’expérience douloureuse de la minorité.
Sous l’impulsion du pasteur Charles Westphal, ami d’Isaac, la Fédération protestante de France crée en 1947 le Comité pour le témoignage auprès d’Israël.
« Le mystère d’Israël est inséparable du mystère de l’Église, il est notre mystère », écrit Westphal dans les Cahiers d’études juives (publication annuelle de la revue protestante Foi et Vie). Nous avons besoin de pardon. Car nous avons contribué à travers les siècles à la “séparation” des juifs. Nous les avons considérés comme étrangers, alors qu’ils sont nos pères selon l’esprit. »
Dans l’esprit des fondateurs de l’AJCF, Charles Westphal adresse un mot d’ordre ecclésial et politique : « À la manière dont ils parlent des juifs, on peut juger sûrement de la valeur spirituelle d’un homme, d’une Église, d’un peuple, d’une civilisation. »

 

VATICAN II ET LE DIALOGUE FRATERNEL

Jules Isaac vit mal le manque de dynamisme de l’AJCF. Le combat doit être mené à la tête du catholicisme.
En octobre 1949, Jules Isaac croise à Rome un ami prêtre qui l’invite à demander audience à Pie XII.
« Je suis juif. Je n’ai rien à faire avec le pape », répond-il avant d’accepter. Pendant ses quelques minutes avec Pie XII, il évoque l’adresse aux « Judaeis perfidis » de la prière du Vendredi saint.
Plus décisive sera, en 1960, sa visite à Jean XXIII. Cette fois, Isaac demeure huit jours à Rome et rencontre des cardinaux. Le 13 juin, le père de l’AJCF passe 20 minutes avec le pape. « Vous
avez droit à davantage que de l’espérance
», lui lance ce dernier en le quittant.
Jean XXIII fera avancer le dossier dans la discrétion. En octobre 1962, alors que Vatican II débute, Isaac, fatigué, écrit au pape : « Il n’est pas pensable que le peuple de l’Ancien Testament, le
peuple de Jésus et des apôtres et des premiers chrétiens soit absent de ce gigantesque examen de conscience. »

Morts tous deux en 1963, ils ne verront pas l’accomplissement de leur voeu.
En octobre 1965, Nostra Ætate, fameuse « déclaration sur les relations de l’Église avec les religions non chrétiennes », acte la conversion du catholicisme à « la connaissance et l’estime mutuelles », ainsi qu’au « dialogue fraternel ».
« Les juifs sont nos frères », jubile Georges Hourdin dans son éditorial de La Vie du 27 octobre 1965. Dans le texte romain, « l’antisémitisme est vigoureusement déploré. Le peuple juif est lavé de la responsabilité portée par lui à travers les siècles d’avoir tué Dieu. Nous sommes invités à faire connaître à tous cette position officielle de l’Église par le catéchisme et la prédication ».
Des années glorieuses s’ouvrent alors pour l’AJCF, qui va enfin faire advenir le rêve de l’historien juif qui ne supportait pas les injustices.’

PHILIPPE CLANCHE

LA VIE 

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