Un rouleau de la mer Morte, vieux de 2 000 ans, déchiffré

Un rouleau de la mer Morte, vieux de 2 000 ans, déchiffré

manuscrit

Ecrit en ancien hébreu crypté, l'un des derniers rouleaux publiés détaille la scission et les luttes de pouvoir de la secte de Qumran avec Jérusalem sur le contrôle du calendrier

Par AMANDA BORSCHEL-DAN

Ecrit en hébreu ancien crypté, l’un des derniers rouleaux de Torah de la mer Morte non-publié a été finalement déchiffré par une chercheuse en post-doctorat de l’université de Haïfa. Selon le docteur Eshbal Ratson, cette mission presque impossible qui a duré un an a été équivalente au "rassemblement d’un puzzle – sans savoir quelle devait être l’image finale " .

Utilisant des images hi-tech fournies par la librairie numérique des rouleaux de la mer Morte Leon Levy, qui relève de l’Autorité des antiquités israéliennes, Ratson, 38 ans, a passé des heures infinies face à son ordinateur. Elle a manipulé, déchiffré et assemblé ces « pièces de puzzle » minuscules qui forment dorénavant un « rouleau calendaire » global, un document qui souligne les calculs mathématiques qui étaient utilisés par la secte de Qumran pour définir le rythme de l’année qui s’écoule et celui de son mode de vie.

Sa découverte a été qualifiée cette semaine par les spécialistes « d’importante » et « d’excitante ».

« C’est toujours excitant de découvrir une pile de minuscules fragments – qui ont été à la base considérés comme un conglomérat de fragments, sans qu’il n’y ait vraiment d’espoir de les réunir – et de réaliser qu’un texte plein de sens peut en naître », commente le professeur de l’université de Tel Aviv Noam Mizrahi. « C’est important à un certain nombre de niveaux ».

Assiette 241 de médaillons de fragments écrit en script cryptique A de la grotte 4 de 4 à Qumran (Crédit : Shay Halevi, Autorité des antiquités israélienne, bibliothèque Léon Lévy des Rouleaux de la mer morte)

Le déchiffrage monumental de ce rouleau, l’avant-avant dernier d’une cache de plus de 900 rouleaux découverts à proximité de Qumran dans le désert de Judée israélien au cours des 70 dernières années, n’a pu être réalisé que grâce aux nouvelles technologies numériques, a-t-il dit.

Ce que cette étude et cet assemblage ont révélé permet de faire avancer les connaissances dans un certain nombre de disciplines. En plus des aspects techniques du calendrier de la secte, les contenus du rouleau, écrits par un scribe – avec des corrections occasionnelles et des notes effectuées par un autre – confirment certaines suppositions linguistiques concernant l’hébreu – notamment le tout premier usage du mot « tekufa » pour une fête organisée au changement de saison.

Au-delà des calculs mathématiques et de la linguistique, toutefois, le rouleau ouvre aussi une fenêtre sur les luttes de pouvoir qui ont eu lieu au cours des 150 ans d’implantation des Qumran durant la période du Second temple. Cette toute petite secte s’était rebellée contre l’autorité religieuse incarnée dans la classe centralisée des prêcheurs de Jérusalem, qui contrôlaient le calendrier.

Les conclusions préliminaires de Ratson ont été récemment publiées dans un article paru dans le Journal of Biblical Literature et intitulé « Un nouveau rouleau calendaire des Qumran en écriture cryptique a été reconstruit ». Un article dont elle a été l’auteure aux côtés de son superviseur, le professeur Jonathan Ben-Dov, qui se trouve à la tête du Projet de Haïfa de recherche sur les rouleaux de la mer Morte.

Ratson – peut-être plus que quiconque – se dit surprise par les résultats de son travail intensif.

Durant une longue conversation avec le Times of Israel, Ratson a indiqué qu’elle supposait bien entreprendre un travail technique prenant et minutieux. « Puis le puzzle a pris forme et j’ai réalisé que je tenais réellement quelque chose ».

Assembler le puzzle vieux de 2 000 ans

Extrêmement fragiles, les 60 fragments du rouleau ont été regroupés il y a des décennies avec d’autres fragments cryptés en hébreu, puis ils ont été rassemblés sur des assiettes par les tous premiers chercheurs de la mer Morte. L’un d’entre eux, le prêtre catholique Józef T. Milik, avait pressenti que ces fragments ne venaient que d’un seul rouleau. L’autre, Stephen J. Pfann, pensait qu’ils formaient six rouleaux différents. Malheureusement, aucun des chercheurs n’aura laissé de notes sur son travail. Ratson déclare toutefois que la manière dont les fragments étaient disposés sur l’assiette lui a servi d’indice pour travailler.

Les fragments de ce parchemin sombre font, en taille, 3,9 cm × 2,8 cm pour les plus grands et 1,5 cm × 1,5 cm pour les plus petits. Ratson explique avoir utilisé un programme de traitement de photographies similaire à Photoshop pour élargir et manipuler les petits morceaux de mots.

Lentement, alors que Ratson faisait glisser et joignait les fragments sur son écran d’ordinateur, elle a remarqué une note très longue, marginale et tournante qui, dit-elle, « a été déterminante pour le déchiffrage du rouleau ».

Le rouleau de la mer morte sous infrarouge (Université de Haïfa)

La note, qui est le récit détaillé de la manière dont s’observe la fête ésotérique de l’offrande du bois, a été coupée en six fragments. Elle commence entre deux colonnes mais la direction de l’écriture se met soudainement à dévier. Ratson s’est alors demandée s’il s’agissait du même écrit. Et c’est l’étudiant en doctorat Asaf Gayer, dans les laboratoire de Haïfa, qui lui a alors suggéré que le scribe n’avait pas eu peut-être suffisamment d’espace entre les colonnes et avait donc changé la direction de l’écriture.

Ecoutant la suggestion de Gayer, elle a alors commencé à ré-assembler les morceaux de la note de marge. Ce qui lui a permis de relier les fragments de différentes colonnes et d’apporter de la cohésion dans le texte.

« Parfois, on a juste besoin de trouver le ‘truc’ au début et ça fonctionne après », dit-elle.

Ratson estime que les 60 fragments qui ont été assemblés ne forment que la moitié du rouleau original. Toutefois, dans la mesure où le texte respectait une formule bien connue trouvée dans les autres rouleaux calendaires, elle a pensé pouvoir reconstruire de manière convaincante le texte sur la base de demi-mots ou de suggestions de phrases.

La docteure Eshbal Ratson, qui a aidé à déchiffrer une rouleau de la mer morte qui n’avait jamais été publié (Crédit : Université de Haïfa)

« Une fois qu’on trouve quelques phrases, on peut deviner le reste », explique Ratson. « Si on pense à un puzzle, quand on commence, on n’a pas l’image devant soi – mais au bout d’un moment on devine ce qu’on doit attendre et on comprend donc comment rassembler les pièces ».

Mizrahi, de l’université de Tel Aviv, accepte la reconstruction du texte telle qu’elle a été conçue – sous la forme d’une vue d’ensemble – de Ratson. Il ajoute néanmoins que dans la mesure où la plus grande partie du langage convenu s’est également basée sur des fragments incomplets, il peut y avoir des manques.

« Nous devons toujours faire attention à la reconstruction textuelle mais ce genre particulier est très convenu », estime Mizrahi. « La reconstruction est relativement sûre, mais il faut garder à l’esprit qu’elle est schématique et qu’elle manque de précision », ajoute-t-il. Si reconstruction du texte offre un pont de vue global, un mauvais assemblement ou une disparité ici et là ne surprendront pas les spécialistes et ne nuiront pas à la vue d’ensemble.

Ce rouleau, ainsi que huit autres rouleaux de la mer Morte, ont été rédigés dans ce que le spécialiste Milik qualifie « d’écriture cryptique A ».

Déchiffrée dans les années 1950, cette écriture est un code de remplacement, explique Ratson. Le scribe remplaçait des lettres en hébreu par d’autres lettres de l’alphabet ou par des signes particuliers, notamment des lettres inversées ou des symboles similaires aux lettres grecques ou paléo-hébraïques, dit-elle. « C’est un simple cryptage… La langue en elle-même reste l’hébreu ».

Ben-Dov émet l’hypothèse que ce cryptage soit « une affaire de prestige ». Mizrahi en convient, disant que « écrire en écriture ésotérique possède une forme de fonction sociale. Le lecteur se sent très important parce qu’il comprend des choses que les autres ne peuvent pas déchiffrer ».

En même temps, dit Ratson, tout ce qui a pu être déchiffré en écriture cryptique A a été découvert également en écriture non-cryptée – ce qui laisse aux spécialistes le soin de continuer à chercher à déterminer quel était l’intérêt de son utilisation.

Celui qui contrôle le temps contrôle le monde

La note de marge qui a amené Ratson à déchiffrer l’énigme du rouleau concernait la fête de l’offrande du bois. Elle est mentionnée dans la bible, dans le livre de Néhémie : « De même que les prémices. Souviens-toi favorablement de moi, ô mon Dieu ! ». Cette célébration est une fête presque inconnue dans la littérature rabbinique.

« Chaque nouveau texte a pu éclairer certains aspects de l’antiquité », dit Mizrahi.

« Ce texte en particulier vient rajouter un élément qui n’est pas suffisamment pris en compte – une fête controversée. Certains ont ressenti le besoin pressant de l’ajouter post-factum, en insistant sur le fait que cette réjouissance devait tomber à telle ou telle date. Le texte original ne dit pas cela. Et nous, qui n’entendons plus parler du tout de cette fête, nous pourrons dorénavant tenter de reconstruire la controverse légale et religieuse qu’elle avait soulevée », ajoute Mizrahi.

Deux rouleaux de la mer morte dans les grottes de Qumran avant leur retrait pour les examens menés par les archéologues (Domaine public via wikipedia)

La controverse, dit-il, reste vraiment concentrée sur la pratique appropriée du culte au temple de Jérusalem – « ce qui est une polémique bien plus compliquée portant sur la vie religieuse de cette période », estime Mizrahi.

Le calendrier complexe détaillé dans le rouleau est basé sur un système symétrique de 364 jours. Selon l’article, « les membres des Yahad [secte de Qumran] avaient adhéré à une année de 364 jours, qui était différente de l’année lunaire-solaire du temple de Jérusalem et de l’état hasmonéen… Le nombre de 364 jours se divise soigneusement par sept, un chiffre typologique qui a une connotation religieuse significative. Chaque période de 364 jours contient exactement cinquante-deux semaines, un fait qui permet d’ancrer les fêtes dans des journées semaine fixes, pendant la semaine, ce qui évite qu’elles ne coïncident avec le Shabbat. En plus, le nombre 364 se divise par quatre également, ce qui offre une bonne symétrie avec les quatre saisons, chacune d’entre elles contenant très exactement 91 jours ».

Il n’y a qu’un seul problème : Le calendrier ignore complètement la propriété naturelle de la rotation de la terre autour du soleil en 365 jours (et un quart) par an, et ce qui aurait par conséquent repoussé les saisons au fil des décennies par rapport à leur rythme naturel.

Mais le principe dissimulé derrière l’obsession de la secte de son calendrier et de ses calculs est très instructif et permet d’apprécier le contrôle social du temple de Jérusalem – en raison de la rébellion de la secte contre lui. En exemple, il faut citer la note de marge....lire la suite sur LE TIMES OF ISRAEL