Lettre d'un rabbin au roi saint Louis, à lire , à voir , à écouter

Lettre d'un rabbin au roi saint Louis, à lire , à voir , à écouter

rabbin st louis

Pièce maîtresse de l’histoire des Juifs de France au XIIIe siècle, cette lettre vient enrichir décidément ce que l’on sait des rapports entre ce « saint » roi et ses sujets juifs, dont on connaît le soin qu’il prit à les ostraciser en même temps qu’à brûler leurs livres par « pleines charretées » sur la place de Paris."

" Une lettre étonnante que publie aujourd’hui, donc neuf siècles plus tard, les éditions de l’éclat, dans une édition bilingue, hébreu-français, dans une très belle traduction de Judith Kogel et une toute aussi belle et profonde présentation de Pierre Savy." France Culture

Meïr ben Siméon de Narbonne,

Lettre à Louis IX sur la condition des Juifs du royaume de France,

Judith Kogel et Pierre Savy (sous la direction de),
 

éditions de l'éclat,
2017

L’auteur de cette lettre, qui ne fut probablement jamais expédiée, et certainement pas en tout cas sous la forme qui en est conservée, Meïr ben Siméon de Narbonne, est une vieille connaissance de ceux qui s’occupent de cabbalah. Non que le rabbin de Narbonne puisse être considéré comme faisant partie de ses partisans, bien au contraire : il s’agit de l’un des premiers et plus féroces critiques de la doctrine secrète qui commençait à être divulguée, entre la Catalogne et le Languedoc, dans les années trente du XIIIe siècle. Il nous reste de lui un manuscrit de mélanges, conservé à la Bibliothèque Palatine de Parme (Pal. 2849 ; De Rossi 155), qui porte le titre général de Milchemet Mitzvah et qui contient surtout des comptes rendus polémiques, disputes avec d’importants représentants de l’Église catholique, mais aussi un exposé d’une extrême violence contre les doctrines cabalistiques et leur application à la liturgie. Après l’édition d’un premier fragment de ce dernier document par Adolf Neubaeur (…), Gershom Scholem avait publié en 1934 un large extrait de cette polémique (….).

Aux ff. 64r-83r du manuscrit de Parme on trouve un document intéressant, une lettre-plaidoyer adressée – excusez du peu – au roi de France lui-même, Louis IX, canonisé en 1297 et donc connu également sous le nom de Saint Louis (…). Le volume que nous présentons brièvement ici, aux bons soins de Pierre Savy, auteur d’une utile introduction, et de Judith Kogel, responsable de la note paléographique et codicologique, de l’édition du texte et de la traduction française d’une très grande lisibilité, offre pour la première fois à un public pas seulement spécialiste un texte que connaissent bien les historiens du moyen âge, opportunément mis en valeur, après Neubaeur, par S. Stein et par R. Chazan, pour ne citer que ces deux savants parmi tant d’autres. Les faits auxquels la lettre se réfère sont connus, au moins dans ses grandes lignes : dans le cadre de sa politique centralisatrice, de consolidation du pouvoir monarchique, associée à des éléments très ambigus de défense paternaliste et de visées évidentes de conversion à l’endroit des juifs, Louis IX décréta à partir de 1230, dans la continuité substantielle de la politique de son père (Louis VIII, dit le Lion), et de son grand-père (Philippe Auguste), un resserrement notable des mesures anti-juives, parmi lesquelles il faudra rappeler en particulier « l’obligation de demeure » pour les juifs, qui les mettait à la merci des autorités laïques et religieuses locales et leur ôtait la liberté d’émigrer pour échapper aux persécutions et vexations, ainsi que l’interdiction de l’usure, avec effacement des crédits (intérêts et capital) détenus par les juifs, mais non de ceux détenus par les chrétiens. Au milieu du siècle – Savy avance la date de 1254, mais il est curieux qu’il ne soit pas fait mention dans la lettre de l’autre grand pilier de la politique anti-juive de Louis IX, à savoir la dispute concernant le Talmud qui atteint son comble en 1242 avec le tristement célèbre bûcher parisien –, Meïr prend la plume pour écrire au roi et défendre les raisons des juifs, en montrant quelles très graves injustices et véritables erreurs politiques découlent des Etablissements du roi. Ce qui reste de ce remarquable document est la version en hébreu de la lettre, dont n’est conservée qu’un unique exemplaire, même si Meïr ajoute, en passant, qu’il avait eu l’intention de la traduire « dans leur langue et écriture » et de l’envoyer au roi (…). Nous reviendrons dans un instant sur le problème de l’envoi ou non de cette lettre, qui est une des questions soulevées par cet étrange pamphlet déposé dans un tiroir de l’histoire. lire la suite sur le site de l'éditeur

 

" Il est peu probable que la lettre que Meïr Ben Siméon de Narbonne se proposait d’adresser au roi Louis IX – qui deviendra saint Louis en 1297 – lui soit ­parvenue ou ait même été envoyée. Une seule copie en a été conservée, avec d’autres textes de ce célèbre talmudiste, dans un manuscrit provençal du XIVe­ siècle, connu sous le nom de Milhemet ­mitsvah.

Cette pseudo-missive ­présente un intérêt particulier dans le corpus des « suppliques » et autres « implorations » pour l’amélioration du sort des Juifs du royaume de France sous le règne de ce roi antijuif s’il en fût, en ce qu’elle fait intervenir – probablement pour la première fois dans cette ­littérature – des ­arguments économiques, fondés sur les Écritures. En interdisant aux Juifs le prêt à intérêt et en les privant d’une activité professionnelle qui leur permet de vivre décemment, écrit Meïr, le roi met en danger ­l’économie de son propre pays qui, sans l’usage du prêt, risque la ­faillite."

 

L'intérêt du prêt ! écouter l'émission

24/09/2017

 

Quand un rabbin de Narbonne adresse 36 arguments au Roi de France !

Judith Kogel et Pierre Savy
Judith Kogel et Pierre Savy• Crédits : DR

"Depuis Hécatée d'Abdère (fin du IVe siècle av. J.-C.) jusqu'à Dion Cassius (155-235), en passant par Diodore de Sicile, Cicéron, Sénèque ou Tacite, les Anciens ont colporté des récits sur l'origine, les croyances et les rites du peuple juif où le mépris le dispute à l'ignorance. Avec le temps certains préjugés ont disparu et d’autres plus tenaces se sont transmis à travers les générations engendrant à la fois une peur et un rejet qui prirent le nom d’antijudaïsme puis d’antisémitisme. Parmi ces préjugés, celui du rapport des juifs et de l’argent est l’un des plus importants et possède des effets néfastes et tragiques jusqu’à aujourd’hui. En témoignent encore l’actualité de ces derniers mois et derniers jours."

Et ce que l’historien nous fait découvrir c’est que ce fut souvent au moyen-âge, au sein de nombreuses peurs et malheurs de ces temps difficiles et incertains, qu’ont surgi ces rumeurs et préjugés. Peur des éléments naturels, peur des animaux, peur des maladies, peur du chômage, déjà, peur de Dieu, de l’enfer et des sorcières. Mais surtout peur de l’étranger, de l’Autre homme, qui très vite se confondit avec la peur des juifs, qui à défaut de pouvoir toujours s’en débarrasser devinrent les boucs émissaires de tous les malheurs de la terre.

Juifs dont le statut des juifs était dans l’occident chrétien plus complexe que celui des autres religions ou nations considérées comme réellement étrangers. En effet, les juifs, tout en n’étant pas chrétiens appartenaient, pour les chrétiens, à la même famille spirituelles que les chrétiens. Dès lors il fallait leur offrir une forme de tolérance oscillant de manière permanente entre attraction et rejet, expulsion et rappels, stigmatisation et protection.

C’est particulièrement le cas avec Louis IX dit Saint-Louis qui, comme l’explique Jacques Le Goff, "faisait la différence entre le judaïsme, qu'il considérait comme une vraie religion, et l'hérésie ou l'islam, qu'il considérait comme un semblant de religion".

" Mais les Juifs embarrassaient le roi, poursuit Le Goff. A la fois à l'intérieur et à l'extérieur de la religion chrétienne, ils ne reconnaissaient pas le Christ, avaient un calendrier liturgique et des rites différents mais obéissaient à l'Ancien Testament. De plus Saint Louis sentait en lui double devoir contradictoire : d’une part les réprimer leurs conduites considérées comme perverses, conséquences de leur religion erronée et « antichrétienne » — car les juifs étaient considérés à l'époque comme un peuple déicide —, et les protéger, en tant que communauté minoritaire."

Si sa politique est ainsi plus ambivalente qu'il n'y parait, elle introduit cependant un ensemble de mesures que certains historiens, dont Le Goff, considèrent comme la porte ouverte à l’antisémitisme ultérieur. « Saint Louis, écrit-il, est un jalon sur la route de l'antisémitisme chrétien, occidental et français. ».

Et parmi ces mesures il y a l’interdiction du prêt à intérêt et une constellation de décrets et d’ordonnances satellites.

Toutes cette histoire est connue essentiellement et majoritairement par des sources chrétiennes. Plus rares sont les sources juives qui permettent de renverser la perspective.,

Et parmi ces sources certaines sont plus riches et plus éclairantes que d’autres.

C’est le cas d’un manuscrit dont l’auteur, Rabbi Siméon de Narbonne, qui vécut au XIIIe siècle, écrivit, en hébreu, une lettre à Louis IX pour lui demander, entre autres mais essentiellement, de revenir sur sa décision d’interdire le prêt à intérêt.

Les invités

Judith Kogel

Agrégée d’hébreu, Judith Kogel est chercheuse au CNRS-IRHT (Institut de recherche et d'histoire des textes)

Pierre Savy

Agrégé d'histoire, ancien élève de l’École normale supérieure et ancien membre de l’École française de Rome, Pierre Savy est actuellement Directeur des études pour le Moyen Âge à l’École française de Rome.

Archive et transition musicale

http://www.akadem.org/magazine/2017-2018/lettre-d-un-rabbin-au-roi-saint-louis-14-09-2017-94158_4753.php

L'équipe Production  Marc-Alain Ouaknin

Réalisation Dany Journo

 

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