Souviens-toi de nos enfants, de Samuel Sandler, interview, recensions

Souviens-toi de nos enfants, de Samuel Sandler, interview, recensions

Sandler

Samuel Sandler, des valeurs à l’épreuve du deuil

Flore Thomasset , le 06/04/2018 LA CROIX 

L’homme de 71 ans, qui a perdu son fils et deux petits-fils dans les attentats de Toulouse en 2012, publie un livre (1) sur son deuil et l’histoire de sa famille.

Pour rejoindre l’appartement de Samuel Sandler, à l’ouest de Paris, on peut traverser la « forêt domaniale des Fausses-Reposes », d’après le « faux repos » qu’offraient ses bosquets et replis aux animaux pourchassés par la meute. Il fait grand bleu et grand froid en ce matin d’hiver. Il fait silence aussi, loin des bouchons de la capitale. À la radio, Maxime

Le Forestier chante : « Comme un arbre dans la ville/Pour pousser, je me débats ».

Samuel Sandler, dont le fils et deux petits-fils ont été tués par Mohamed Merah devant Ozar Hatorah, leur école juive de Toulouse, le 19 mars 2012, lui aussi se débat : avec ses souvenirs, ses espoirs, ses valeurs et la souffrance mille fois ravivée de ses deuils. Il y a la « géographie des lieux », cartographie de souvenirs, et les dates au calendrier : les anniversaires trois fois l’an, les fêtes passées et celles qui ne seront jamais célébrées – Gabriel, l’aîné des deux petits, aurait bientôt l’âge de sa bar-mitsva.

« Profiter de la vie ? Ah non, c’est trop compliqué »

Samuel Sandler, depuis, n’écoute plus de musique : « Profiter de la vie ? Ah non, c’est trop compliqué : eux ne le peuvent plus », constate-t-il simplement, assis dans son salon à la décoration un peu désuète, entre vitrines de bibelots et buffets couverts de portraits. On sait qu’ils sont là, les enfants Sandler, mais on y reviendra plus tard. On se laissera alors raconter le bonheur sur papier glacé d’un week-end en famille à Deauville, en août 2010, et l’innocence sage d’un enfant sur une photo scolaire.

Il y a de la douceur dans la voix du grand-père, une infinie politesse aussi : il offre un jus de fruits tandis que sa femme, de retour du marché, s’enchante de nous rencontrer, avec un mot aimable sur le voisin pasteur qui est de nos lecteurs. Il sourit, le regard malicieux, et on imagine aisément cet ingénieur à la retraite assis derrière la grande baie vitrée, construisant patiemment sa maquette du paquebot France.

Le procès du frère du tueur, une épreuve « terrible »

Mais cette tranquillité ne va pas sans lourdeur, comme dans ces longs silences ponctués par la pendule. Samuel Sandler presse les paupières et les rouvre sur un regard froid. On aimerait alors ne pas l’entendre, ce petit homme rond aux cheveux blancs, prononcer les mots de la souffrance mais aussi ceux qui fâchent, ceux qui dénoncent les silences de la communauté musulmane et ceux de l’impossible pardon.

Longtemps, l’ancien président de la communauté juive de Versailles a milité dans le « Groupe interreligieux pour la paix » des Yvelines. Une modeste structure, précise-t-il, mais aux ambitions démesurées. « Je dis souvent que le dialogue interreligieux est comme un iceberg : ce qui nous sépare, c’est la partie émergée. En dessous, il y a beaucoup de points communs, c’est là-dessus qu’il faut travailler. »

Mais pour un temps, ce sera sans lui : récemment, Samuel Sandler s’est mis « en retrait » de ses engagements. Une décision liée au procès du frère du tueur, en octobre dernier, une épreuve « terrible », peut-être celle de trop, où il a fallu regarder cet homme « avachi » et écouter sa mère mentir alors que sa seule présence fut pour lui une « obscénité ».

« Je n’en peux plus d’être le gentil juif dont on a assassiné les enfants »

En la voyant envoyer un baiser vers le box, Samuel Sandler s’est senti « défaillir », écrit-il dans son livre : « J’écrase mes paumes l’une contre l’autre, des taches noires dansent devant mes yeux. (…) Je voudrais les rouer de coups. (…) Je n’en peux plus d’être le gentil juif dont on a assassiné les enfants et qui, depuis, donne des conférences et prononce des discours sur la réconciliation et la paix, je ne veux plus être ce doux grand-père. »

Qui oserait le lui reprocher ? « C’est ce que j’ai ressenti à ce moment-là, explique-t-il. Durant ce procès, j’ai trop souvent entendu de la bouche du frère que l’assassin était au paradis, sans qu’aucune voix officielle ne dise que quand on tue un enfant avec une tétine à la bouche, non, on ne va pas au paradis. » L’amertume reste vive, même s’il s’en excuserait presque : « C’est passager, c’est une déception, peut-être un échec », réfléchit-il.

La peur du temps et de l’oubli

L’homme aime tellement raconter les siens qu’il ne renonce à aucune prise de parole, à aucune inauguration d’aucune plaque, place ou bâtiment portant leurs noms. « En réalité, j’ai très peur du temps et de l’oubli, justifie-t-il. Cela me fait quelque chose qu’on oublie qu’on a tué un enfant de 3 ans, de 6 ans, juste parce qu’ils étaient juifs. Moins on pense à eux, plus ça me fait mal. » Il marque un temps. « Au fond, je n’ai jamais accepté, avoue-t-il finalement. Parfois on me dit que je suis fort, mais je ne ressens rien. Le jour où j’accepterai vraiment, ça ira mal. » Samuel Sandler ne veut pas tourner la page, il ne peut même pas l’envisager. « Il chantera le kaddisch pour ses petits-enfants jusqu’à sa mort », souffle sa femme, comme si c’était normal, une évidence.

Il y a sûrement, de fait, quelque chose de fondamentalement inacceptable à voir son fils, deux de ses petits-enfants et une troisième petite fille assassinés à la porte de leur école. Quelque temps avant les attaques, Samuel Sandler était passé devant Ozar Hatorah, il avait vu les grilles, les barrières et il s’était dit : « Mais non, pas là, à Toulouse, dans cette petite rue, les responsables de l’école sont… » Il hésite sur le mot à utiliser. Paranos, lui suggère-t-on ? « Oui, paranos », dit-il.

Un livre, sa « psychothérapie »

La religion, relève l’homme pieux, n’a d’ailleurs pas prévu les mots ni les prières pour ces deuils-là. Il sort un livre ayant appartenu à sa grand-mère déportée, un recueil de textes sur la mort, dans lequel elle inscrivait, selon la tradition ashkénaze, toutes les dates importantes de la famille – naissances, mariages, décès. Celui-ci est en allemand, la langue du pays d’où est originaire sa famille, mais il dispose d’une version française. La table des matières répertorie les prières sur la tombe d’un père, d’une mère, de jeunes enfants… « Mais jamais d’enfants adultes ni de petits-enfants,insiste Samuel Sandler. On est hors normes. Il n’y a rien. Je ne sais pas. »

Lire la suite sur le site LA CROIX 

 

Souviens-toi de nos enfants, de Samuel Sandler et Emilie Lanez, Éditions Grasset, 2018.

Auteurs

Emilie Lanezh  journaliste au Point
 

Samuel Sandler
né en 1946, est ingénieur aéronautique à la retraite et ancien président du Consistoire de Versailles. 

Pages : 128

Prix : 14.00 €

Prix du livre numérique: 9.99 €

« Ce livre est une stèle pour mes trois enfants. Que leurs visages, leurs mains, leurs sourires, leur innocence, ne s’effacent jamais de nos mémoires et que leurs prénoms y soient toujours chéris. J’aimerais que l’histoire de Jonathan, Gabriel et Arié nous habite, fraternelle et sensible. Dans mon cœur, ils vivent. La douleur ne triomphera pas du souvenir. »
Samuel Sandler pensait qu’en France on ne tuerait plus d’enfants juifs, qu’après l’horreur de la Shoah, sa famille pourrait enfin vivre en paix. Mais en 2012, le tueur de Toulouse assassine son fils et ses deux petits-enfants devant l’école. Souviens-toi de nos enfants est un testament, une prière, son acte de foi dans les mots et dans l’homme.

 

A écouter sur AKADEM
C'est toujours l'horreur absolue", avec Samuel Sandler   (17 min)

S. Sandler -  J. Aleksandrowicz - journaliste

 

 

Recension sur RCF par Christophe Henning

Ce n’est pas un roman, mais c’est de la littérature. Ce livre est un témoignage bouleversant, celui d’un père, qui a vu mourir son fils et ses petits enfants. C’était à Toulouse, le 19 mars 2012, quand un tueur s’en est pris à l’école juive d’Ozar Hatorah. Je vous en parle aujourd’hui, parce que ce récit est arrivé la semaine dernière en librairie, cinq ans après le drame… Alors même que la folie meurtrière sévissait encore non loin de Carcassonne. Face au malheur, il ne reste que le silence, les pleurs, et peut-être la littérature. Le texte de Samuel Sandler n’est pas seulement une réaction à la douleur, c’est le questionnement irréductible de l’injustice, de l’incompréhensible, de l’insupportable. Comment dire l’indicible, si ce n’est par ces mots sensibles, comme il l’écrit : « Je ne ressens rien, rien d’autre que le vide. Un vide dans lequel personne ne peut m’approcher. Je suis ce vide. Est-ce cela le chemin d’épreuve ? »
 
Ce livre rend hommage aux victimes de Mohamed Merah il y a cinq ans. 
On pense évidemment au colonel Beltrame, aux autres victimes de Trèbes… On se souvient aussi du texte bouleversant d’Antoine Leiris : « vous n’aurez pas ma haine ». Les mots aident ceux qui survivent… « J’écrirai pour faire de la malédiction un mensonge. Un récit contre l’anéantissement dans la poussière. De l’encre pour conjurer le sang versé » confie Samuel Sandler qui a écrit son témoignage avec la journaliste Emilie Lanez. Dans les larmes, remonte la blessure indélébile des membres de la famille morts dans les camps de concentration… Et l’on sait combien la littérature « concentrationnaire » - quel horrible mot – a été importante pour en parler : La nuit, d’Elie Wiesel, Si c’est un homme, de Primo Levi, L’écriture ou la vie, de Georges Semprun pour ne citer qu’eux. Face aux drames d’aujourd’hui, il faut encore écrire…
 
Le livre de Samuel Sandler sort cinq ans après le drame : il faut du temps pour livrer ce genre de témoignage. Il faut aussilaisser aussi le temps à la justice : Samuel Sandler raconte aussi comment tout ce temps passé entretient la souffrance. Mais c’est aussi un livre d’espérance : car « La douleur ne triomphera pas du souvenir », écrit l’auteur. La mémoire des victimes, de toutes les victimes doit perdurer. La littérature peut y contribuer, et faire d’un livre une stèle de papier. Rappeler le tragique de la mort, mais aussi la beauté de la vie. Après la nuit, surgit l’aube, comme l’écrit Samuel Sandler : « Chaque journée est une offrande que Dieu fait aux hommes, un don accueilli avec confiance ».

A écouter sur RCF

 

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Samuel Sandler (Crédit : Capture d’écran France TV info)

C’est un livre qui ouvre les vannes aux larmes. Samuel Sandler s’y raconte sans fard. Dans Souviens-toi de nos enfants (Grasset) relate les faits, et on le devine apathique, sonné, lui se dit « anesthésié » depuis ce 19 mars 2012 en début de matinée où il apprit que « quelque chose était arrivé à Toulouse ».

Il raconte avec des mots simples et précis la succession des émotions et des événements après avoir appris que ses deux-petits enfants Gabriel et Aryeh, son fils Jonathan, et la petite Myriam Monsonego avaient été assassinés.

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On le suit dans l’avion présidentiel qui l’emmène vers Toulouse depuis Paris, les gens qui le bousculent, ceux qui le soutiennent, on croise quelques hommes politiques en pleurs aussi, puis vient l’apparition de la haine envers l’assassin qu’il refuse de nommer.

Times of Israel : La lecture de ce livre donne l’impression de toucher le fil de vos pensées. Vous qui apparaissez régulièrement dans les médias, qui vous êtes souvent exprimé sur les attentats de Toulouse, vous êtes-vous exprimé d’une manière différente dans ce livre ?

Lorsque je suis allé en Israël pour l’enterrement, la première chose que m’a dit mon aînée qui était journaliste et qui est aujourd’hui décédée c’est « surtout Sammy communique ! Il faut qu’on sache qu’en France on tue des enfants juifs ». Donc j’ai obéi à ma sœur. Je n’ai jamais refusé la moindre interview. Chaque fois que je pouvais prendre la parole, je l’ai fait.

Vous savez, je n’ai jamais compté écrire ce livre. J’ai été contacté par Grasset, et un monsieur de cette maison d’édition m’a dit : ‘On entend vos propos, vos discours et on aimerait faire quelque chose avec vous’. C’est comme ça que cela s’est fait.

Alors évidemment, maintenant je suis content, je me suis exprimé de façon écrite, et j’espère de façon permanente, mais cela n’était pas ma volonté initiale.

Hommage aux victimes de Mohammed Merah à Toulouse, le 19 mars 2017. (Crédit : Twitter/@BrunoLeRoux)

Pourquoi avoir accepté ?

Je suis satisfait de pouvoir atteindre un public assez large, beaucoup plus large que lorsque je faisais des discours à la synagogue ou dans des conférences.

Là je peux, j’espère, atteindre beaucoup de personnes.

Mais je ne veux pas raconter mon histoire, je veux qu’on se souvienne des enfants – c’est ça mon message.

Je veux que l’on se souvienne de mes deux petits-enfants et de Jonathan mon fils.

 

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Jonathan Sandler, avec ses deux fils assassinés par Mohammed Merah à Toulouse en mars 2012, et son épouse, qui n’a pas été blessée physiquement dans l’attaque. (Crédit : Facebook)

Vous écrivez que, d’une certaine manière, vous enviez votre belle-fille Eva parce qu’elle au moins a trouvé un refuge, une consolation, dans la prière.

Elle, je crois qu’elle a une consolation dans la foi. Moi, j’étais pratiquant, j’ai élevé Jonathan dans la religion, mais comme je le dis à un moment : « je ne comprends pas ».

Ma belle-fille de ce côté-là, elle ne se pose pas de questions. Moi, oui.

C’est l’incompréhension, au même titre qu’après la Shoah les gens se sont posés beaucoup de questions. Moi c’est pareil, c’est le même type d’interrogations.

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