A propos de la désinformation orthodoxe sur les autres courants du judaïsme

A propos de la désinformation orthodoxe sur les autres courants du judaïsme

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Une analyse par le rabbin Rivon Krygier ( photo WIKIPEDIA) de la désinformation et des appels haineux à l’égard des mouvements modernistes de la part de certains Juifs orthodoxes lue sur le site MASSORTI

Mon sentiment personnel est que partout dans le monde, et désormais à nouveau en Occident, et en Israël également, la crispation identitaire sous forme de nationalisme ou de religion se renforce au détriment d’une vision plus universaliste, plus généreuse, plus humaniste. J’observe une perte de confiance croissante – en bonne part justifiée, mais en partie seulement – dans les institutions européennes ou mondiales et dans les valeurs démocratiques tout court. Cette défiance en appelle au repli sur soi au « nous, d’abord ; first ». C’est un retour au tribal, à la morale de clan : « Je serai sympa avec mon semblable… (mon semblable seulement) ». Je constate une perte croissante d’idéal, fût-il trop utopique, au profit d’une posture cynique, agressive, désinhibée, un égoïsme narcissique, nombriliste. Je pense à un célèbre aphorisme du fameux Tanna, Hillel, qui a réussi à condenser en une formule percutante toute la sagesse qu’il conviendrait d’avoir à l’esprit :

אם אין אני לי מי לי וכשאני לעצמי מה אני ואם לא עכשיו אימתי :

« Si je ne suis pour moi, qui le sera ? Mais quand je suis pour moi, que suis-je ? Et si ce n’est maintenant, quand le ferais je ? » (Avot 1:14).

La puissance de ce propos tient à son juste équilibre, entre souci de soi et souci des autres, et à l’urgence qui consiste à le rechercher. Car ce n’est pas gagné d’avance. C’est une véritable quête, la quête de la justice et de la paix. C’est, je crois, l’essence du judaïsme bien pensé, (je préfère ce terme à « éclairé » qui est un peu prétentieux) et je crois que c’est aussi la force de notre message, en tant que communauté massorti, que d’avoir fait de cet équilibre notre défi. Le propre de l’intégrisme ou de l’ultranationalisme, c’est de n’être centré que sur ses intérêts étroits, sur sa « vérité », son rêve de triomphe et de domination. « Nous n’avons besoin de personne, nous avons raison sur tout. Que personne ne s’avise de critiquer, à comparer. Nous sommes la Lumière des Nations. À eux à apprendre de nous. » Toujours selon les Maximes des Pères, nous disons pourtant que la Tora, pourtant au cœur de la civilisation juive, ne se suffit pas à elle-même :

משנה אבות ג יז
רבי אלעזר בן עזריה אומר : אם אין תורה אין דרך ארץ אם אין דרך ארץ אין תורה.

Rabbi Elâzar ben Azaria enseigne : S’il n’y a pas de Tora (voie céleste), pas de voie terrestre (civisme, rectitude, science : voie terrestre universelle) et si pas de civisme pas de Tora (Avot 3:17).

Rien de plus dangereux, à l’heure de la mondialisation, de prétendre être le nombril du monde, de mépriser la dimension universelle, complémentaire (et non opposée) à la nôtre. Ces considérations générales, mais capitales, m’amènent à vous parler hélas d’un sujet douloureux, qui est la triste illustration de ce que je viens d’énoncer. Je veux parler du mépris ahurissant dont nous sommes l’objet, en raison de notre choix de conviction, de la part des groupes fondamentalistes de notre peuple. Je veux y réfléchir avec vous, à la fois pour tenter de définir la meilleure stratégie face à ce phénomène désolant, mais aussi pour jeter les bases d’une réconciliation future. Chemin faisant, vous allez vous en rendre compte, parce que les mécanismes de dénigrement qui sont à l’œuvre se retrouvent dans nos propres vies, je vous invite à méditer la problématique relationnelle que cette affaire illustre.

Vous avez suivi sans doute la décision du gouvernement de Benjamin Netanyahou de geler l’accord signé en janvier 2016 qui devait permettre aux Juifs qui souhaitent avoir une prière selon le rite orthodoxe moderne, massorti ou réformé d’avoir un accès au Kotel, de l’autre côté de l’Arche de Robinson, soit à côté de l’aire dédiée actuellement au plus grand nombre. Pour rappel, tous les partis étaient signataires de ce compromis historique, y compris les ultra-orthodoxes, jusqu’à ce que les rabbins dirigeant ces partis fassent marche-arrière et en invalident la décision.
Le gel de cet accord, ainsi qu’un projet de loi visant à donner aux factions les plus orthodoxes un monopole en matière de conversion, a été confirmé par un vote en juin dernier, suscitant l’indignation de tous les juifs modernistes de par le monde, toute dénomination confondue. Il y a peu de temps, quelques 600 rabbins conservative américains ont écrit au premier ministre d’Israël pour lui dire la colère des communautés modernes devant cette dénégation et de signifier leur intention d’en reparler à leurs communautés lors des fêtes, en priant Netanyahou de reconsidérer sa décision très « politique ». Je voudrais que vous entendiez la manière dont un site d’information israélien (Ynet), pourtant peu suspect de radicalisme religieux, a rendu compte de ce courrier dans un entrefilet. Je cite :
Conservative leaders in the United States sent a scathing letter to Prime Minister Benjamin Netanyahu on Wednesday, in which they pressed him to unfreeze the Kotel egalitarian area plan, threatening to turn their represented community of 2 million Jews worldwide against him and Israel if he does not. Ynet Amihai Attali | Published : 08.09.17, 21:56
Des Leaders conservative aux USA envoient une lettre agressive au Premier ministre B. Netanyahou dans laquelle ils le pressent de dégeler le plan d’édification d’une zone égalitaire au Kotel, le menaçant de retourner contre lui et contre Israël, les deux millions de juifs affiliés de part le monde à ce mouvement, s’il ne s’exécutait pas.

C’est un chef d’œuvre de désinformation dont on est hélas coutumier envers Israël, du genre :
Titre : Deux palestiniens abattus par l’armée israélienne à Jérusalem. Pour apprendre ensuite mais incidemment que ce sont des terroristes qui étaient en train de perpétrer un attentat… En fait, qu’est ce qui est pervers dans cette manière de rendre compte de l’affaire du Kotel ? Je relève deux points. D’abord, le mensonge. La “menace” - tel un prétendu ultimatum – n’est pas de monter deux millions de juifs contre l’État d’Israël, mais de faire prendre conscience à nos communautés que nous avons été totalement dénigrés par la dénonciation de l’accord qui visait à accorder le pluralisme sur le lieu le plus symbolique du peuple juif, dans des aires séparées, respectant la différence rituelle de chacun. Jamais, le mouvement conservative/massorti n’a appelé à se désolidariser de l’État d’Israël. Dire qu’il profère des menaces à son endroit est insultant ! Comme si demander le respect d’un accord sur le pluralisme était « antisioniste » ! C’est un comble, une accusation grave et diffamante. Second point, qui mérite toute notre attention : comme dans le mode d’expression de l’article de presse tendancieux, concernant la neutralisation de terroristes, on assiste ici à une inversion victime-agresseur, en faisant entendre que les fauteurs de troubles mal intentionnés sont les protestataires, tout en utilisant le langage subliminal et comminatoire de la trahison envers Israël.
Mais cela va bien plus loin que cela encore. Bon nombre d’entre vous ont certainement été outrés comme je l’ai été par les propos de l’ancien grand rabbin d’Israël (et actuel grand rabbin sépharade de Jérusalem), Shelomo Amar, accueilli en grande pompe ces jours-ci à la synagogue de Buffault à Paris. Il a déclaré récemment :
"Ils [les Juifs progressistes] sont comme les négationnistes, c’est la même chose. Ils s’insurgent contre les négationnistes en Iran mais ils nient bien plus que la Shoah." - Ils [les Juifs progressistes] le regretteront et pleureront des larmes de sang pour les crimes qu’ils commettent."

Et quel est, pour le rabbin Shelomo Amar, le « négationnisme » en question ? C’est le fait de prétendre que le Temple de Jérusalem fut jadis mixte, contrairement à ce qu’en disent, selon lui, les sources juives. Du « négationnisme » pas moins que cela ! Qu’il dise « controverse », voire « contre-vérité », mais pourquoi utiliser le terme de « négationnisme » qui renvoient à la Shoah et aux pires ennemis d’Israël ?
Là encore, la diffamation et le mensonge s’ajoutent à l’inversion entre agresseur et victime. Juste pour la petite histoire, ce sont les historiens en premier, et non les « progressistes » qui affirment que le « Parvis » dit « des femmes » dans le Temple était la zone (mixte) du peuple ; qu’une source talmudique relate que des balustrades (au balcon) réservées aux femmes étaient installées lors de la fête de Beit ha-choéva (durant Souccot), en raison de l’exubérance de ces festivités nocturnes et d’une possible promiscuité. On en déduit a contrario que cette séparation physique n’existait pas le reste de l’année. Qui plus est, pour rappel, le Kotel n’est pas le Temple mais juste un mur d’enceinte. Et qu’il est vrai que des photos du début du 20° siècle montrent une fréquentation mixte du site : hommes et femmes, côte à côte, en prière ! Pourquoi ? Non pas parce que c’était « imposé par l’occupation turque », comme on le prétend abusivement, mais tout simplement car ce lieu n’était aucunement une synagogue. C’est progressivement après la guerre des six jours que le lieu s’est transformé en synagogue orthodoxe, de facto, alors que c’est et doit être un site national et symbole pour tous les Juifs du monde. Et quand bien même, le Temple de Jérusalem eut jadis séparé strictement les hommes et les femmes, cela n’interdit pas le droit de penser à une conception moderne du Temple où l’on ne sacrifierait plus d’animal, dans une société sans esclaves, sans ségrégation, une société sans exécutions publiques, sans punitions corporelles. Oui, nous pouvons rêver d’une société qui ne reflète plus les normes consignées dans la Tora et le Talmud, vieilles de milliers d’années, mais qui pourrait au demeurant en être le prolongement fidèle, modernisé. Oui l’humanité peut progresser et s’affiner sans qu’il faille y voir une trahison du judaïsme mais au contraire un accomplissement d’ordre messianique. Enfin, rappelons que l’accord qui avait été trouvé et signé avec toutes les parties consistait précisément à accorder aux orthodoxes d’avoir la mainmise totale sur l’esplanade du Kotel, et en échange d’aménager une aire latérale pour les courants qui défendent le droit des femmes à prendre une part active au culte. Dans cet accord, les orthodoxes étaient plus que respectés. Et, de fait, jamais les mouvements dits progressistes n’ont mis en cause le droit des mouvances orthodoxes d’exprimer leur judaïsme, alors que ceux-ci traitent les modernes d’hérétiques, voire de criminels. Voilà maintenant que les juifs modernes sont traités de négationnistes.

Quand on comprend que cette terrible accusation est une inversion, une perversion du bon sens, on découvre une terrible vérité qu’il est temps de clamer bien haut et fort. La frange radicale qui profère pareil discours obscène à l’encontre les courants modernes a toutes les caractéristiques d’un antisémitisme primaire. Car enfin, comment considérer le discours sans cesse répété par nombreuses figures rabbiniques ultra-orthodoxes, que les juifs « réformés » (qui enferment sous cette appellation tous les crabes modernes dans un même panier) sont les responsables des malheurs du peuple juif, de la colère divine et notamment la Shoah, parce que, disent-ils, ils ont procédé à l’assimilation, à l’abandon de la Tora. Un peu d’histoire montre pourtant que la vague d’assimilation amorcée à la fin du 18e siècle a été le fait massif de l’émancipation des Juifs, pas des réformés en particulier qui ont au contraire, à leur façon, tenté de lutter contre cette déperdition, en tenant de maintenir le lien avec la synagogue. N’oublions pas que c’est grâce à l’émancipation que les juifs ont obtenu des droits leur permettant de de sortir de la misère des ghettos et de s’insérer dans le monde moderne. L’État d’Israël n’existerait pas sans ce processus historique, et sans l’effort des juifs émancipés ou en quête d’émancipation. Vous êtes vous demandés, puisqu’il s’agit d’un mouvement global des masses juives, pourquoi les ultra-orthodoxes ne s’en prennent-ils pas aux juifs assimilés, athées ou « séculaires » qui sont bien plus opposés aux codes de la tradition que ne le sont les progressistes qui veulent au contraire maintenir une spiritualité et une pratique religieuse autour de la Tora ? Pourquoi tant de haine sélective ? Par opportunisme, par rivalité. Parce qu’il est commode d’avoir un bouc émissaire pour porter tous les péchés d’Israël. Dire que les réformés sont les responsables de la Shoah ou de tout autre calamité, de les traîner dans la boue, les moquer et les mépriser sans même tenter de les entendre et de les comprendre, sans se mettre soi-même en cause et admettre ses propres défauts, fait penser irrésistiblement à « l’enseignement du mépris », à une accusation de « meurtre rituel » ; ce n’est pas différent des accusations médiévales délirantes et abjectes qui tenaient les Juifs pour responsables d’avoir empoisonné les puits et provoqué la peste noire. Les « réformés » sont devenus, dans certains milieux alignés sur ce discours, les juifs infréquentables, contagieux, à qui l’on tourne le dos brutalement quand ils évoquent en toute simplicité, au détour d’une conversation, leur allégeance. Les intégristes ont inventé l’impensable, un nouvel oxymoron inimaginable : l’antisémitisme juif. Que Dieu nous préserve, avec tout ce discours de haine, qu’il n’y ait pas de passage à l’acte, de sang versé. Et n’allons pas dire que dans les propos tenus ici, nous faisons pareil que les radicaux que nous dénonçons : eux nous accusant de révisionnisme et nous d’antisémitisme. On renverrait alors dos à dos une violence, comme si la situation était symétrique, celle d’un mépris réciproque, comme on le fait du reste pour l’État d’Israël accusé de tous les maux, en oubliant qu’il y a à l’entour des ennemis jurés qui veulent anéantir cet État. Je ne suis pas un grand supporter de M Benjamin Netanyahou mais il a eu raison de proclamer à la tribune de l’ONU que devant les déclarations des dirigeants iraniens tout juste réitérées de vouloir éradiquer Israël de la carte, le silence des nations est assourdissant, sidérant. Il n’y a pas de symétrie entre l’animosité de l’Iran envers Israël et celle d’Israël envers l’Iran. Netanyahou a déclaré qu’Israël était l’ami du peuple iranien et que l’ennemi était la classe dirigeante car elle est celle qui vise à éradiquer Israël. De même, il n’y a pas de symétrie entre l’animosité ultra-orthodoxes envers les courants modernistes et celle payée en retour. Pour nous, modernes, l’orthodoxie et même l’ultra-orthodoxie la plus éloignée de notre pensée, se non pas nos ennemis en tant que tels. Nous ne cherchons pas à les abolir, à leur interdire le mode de vie. Nous leur reconnaissons au contraires certaines qualités dont nous pourrions nous inspirer. Nous voulons avoir avec l’orthodoxie, à défaut d’une bonne entente salutaire, un débat talmudique, mahlokèt lechèm chamaïm. Débat franc, mais fraternel. Mais, ce n’est pas le cas, hélas, en raison de leur mépris.

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