Alain Amsallem: "Hillel l’Ancien ou Hillel le Babylonien" texte tiré de la conférence et bibliographie

Alain Amsallem: "Hillel l’Ancien ou Hillel le Babylonien" texte tiré de la conférence et bibliographie

Hillel

 

La conférence de Monsieur Alain Amsallem « Hillel » était riche d’enseignements. Le conférencier a renoncé à livrer son texte dont il signalait un manque dans l’indication des sources. J’ai donc repris moi-même ce thème, m’inspirant en partie l’exposé de Monsieur Amsallem avec d’autant plus d’aisance que je me suis largement retrouvé dans la description qu’il fait de ce grand maître

 

Monsieur Alain Amsallem nous a offert un riche exposé sur "Hillel l’Ancien ou Hillel le Babylonien". S’étant jugé dans l’impossibilité de livrer son texte dans l’état actuel à cause du manque de références précises, je me permets d’en reprendre quelques passages et de les exposer à ma manière. Ceci avec d’autant plus d’aisance que la présentation que fait Monsieur Amsallem de ce grand maître rejoint ce que j’en ai compris au cours de mes propres investigations.

 

Hillel vécut au temps du roi Hérode le Grand, environ de 70 avant J.-C. jusqu’à 10 après. La naissance de Jésus s’inscrit donc dans cette époque où le sens de la révélation divine donnée à Israël connaît ce magnifique développement dont les textes reproduits dans ces pages nous donneront un aperçu. Comme l’écrit Alain Amsallem, Hillel « représente dans la tradition juive un Sage modèle d'humanité, la science alliée à l'humilité, la justice associée à l'amour des hommes ».
Le connaître et communier aux valeurs qu’il représente offre une introduction vivante non seulement au judaïsme de son temps, mais aussi à celui de notre temps, car son influence s’est prolongée jusqu’à nos jours. Il est reconnu parmi les plus grands de la tradition juive.
Les disciples de Rabbi Aqiba le comptent parmi les quatre hommes qui vécurent cent vingt ans : « Moïse, Hillel l’Ancien, Rabban Yôhanan ben Zakkaï et Rabbi Aqiba … Hillel l’Ancien monta de Babylonie à quarante ans, il servit les sages[1] pendant quarante ans et dirigea Israël pendant quarante ans » (Sifre sur Dt 34, 7, pisqa 357, p. 429).
Une tradition qui semble regretter le temps des prophètes reconnaît cependant que le même Esprit Saint continue à inspirer Israël, et Hillel sert d’exemple. « Depuis que moururent les derniers prophètes, Aggée, et Malachie, l’Esprit Saint s’est séparé d’Israël, mais malgré cela, on se sert de la voix céleste. Une fois, les sages étaient attablés dans la chambre haute de la maison de Guriah à Jéricho. Une voix céleste leur fut donnée à partir des cieux : “Il y a ici un homme qui est digne que la Shekhînah repose sur lui comme sur Moïse notre maître mais sa génération n’en est pas digne”. Les Sages dirigèrent leurs yeux vers Hillel l’Ancien. » (TB Sanhedrîn 11 a).
Dans le texte parallèle de la Tosephta (Sôtah 13,2-3 ; Lieberman p. 318-319) c’est l’Esprit Saint, au lieu de la Shekhîna, que Hillel mérite de recevoir sur lui. Nous verrons plus loin qu’il n’hésite pas à attribuer ce privilège à tout Israël. La personnalité de Hillel « est en soi une pédagogie, et quand les générations ultérieures feront l’éloge funèbre d’un sage, elles le déclareront “homme humble, saint homme, disciple de Hillel” »[2]. Lui-même s’inscrit dans la tradition qui le précède, comme le montre l’éloge funèbre qui lui fut destiné : « Lorsqu’il mourut, ils dirent de lui : “Hélas humble, hélas hasîd, disciple d’Esdras ! »[3]. Comme Esdras rétablit la Torah en son temps, ainsi fit Hillel (Sifre Dt pisqa 48, p. 112, ‘Eqeb).

Mentions de Hillel dans le traité Pirkê Avôth de la Mishna.

’Avôth 1,12 : « Hillel dit : “Sois des disciples d'Aaron, aime la paix et poursuis-la, aime les créatures et amène-les à la Torah” ».

Selon la Bible la fonction traditionnelle des prêtres était d’enseigner la Torah ; Hillel l’étend à quiconque se met à l’école des sages. Comme E. E. Urbach le fait remarquer, « il est question des “disciples d’Aaron”, et non nécessairement des “descendants d’Aaron” »[4]. Par le conseil qu’il donne « d’aimer les créatures » et de les conduire à la Torah, Hillel ouvre largement les portes à quiconque désire s’en s’approcher. Il s’inscrit en outre dans l’idéal des pharisiens pour qui les privilèges de la fonction sacerdotale devraient s’étendre à tout israélite. Cette tendance se manifeste déjà chez les maîtres de Hillel, Shemayah et Avtalion. L’épisode est rapporté dans le Talmud de Babylone, Yôma’ 71 b. Cela se passe le soir de Kippour, lorsque que le grand prêtre sort du sanctuaire et rejoint les siens, entouré de l’aura que lui a valu son contact avec la Présence divine dans le Saint des Saints. « Tout le monde marchait à sa suite », mais lorsque les gens aperçurent Shemayah et Avtalion ils quittèrent le grand prêtre pour aller à leur suite. Lorsque les deux sages viennent prendre congé du grand prêtre, celui-ci les congédie avec une formule aigre-douce : « Que les descendants des païens aillent en paix ! », soulignant ainsi leur ascendance non juive. Tout comme Hillel, ils descendaient de prosélytes. Leur réaction à la salutation de grand prêtre est significative : « Que les descendants des païens aillent en paix, qui font le service d’Aaron, et que n’aille pas en paix le fils d’Aaron, qui ne fait pas le service d’Aaron ! » De fait, l’honneur dû aux grands prêtres était en déclin à cette époque.

 

’Avôth 1,13 : (Hillel) disait : « Un nom propagé est un nom perdu ; celui qui n’ajoute pas (à l'étude) perd (se vide de ses connaissances) ; celui qui n'étudie pas mérite la mort ; celui qui cherche un profit dans la couronne se perd ».

Plusieurs maximes très courtes se succèdent.
La première vise celui qui cherche à se mettre en valeur, à grandir son « nom », c’est-à-dire sa réputation : il ne réussira qu’à le détruire.
Vient ensuite une réflexion sur l’étude : il ne faut jamais se croire arrivé, mais toujours ajouter à ses connaissance ; la Torah est un trésor inépuisable qui offre sans cesse de nouvelles découvertes, mais ne pas progresser, c’est reculer ; il n’y a pas d’état statique.
En outre (troisième maxime) la Torah et source de vie (Pr 6,3), donc y renoncer revient à choisir la mort. Pire encore, se servir de la Torah (la « couronne ») pour son propre profit aboutit à un résultat radicalement négatif comme l’affirme cette conclusion tirée de la sentence de Hillel : « Quiconque utilise les paroles la Torah à son profit s’exclut du monde » (M ’Avôth 4,5). En accord avec Hillel, les sages maintiennent que la Tora demande à être étudiée pour elle-même, lishemah, « pour son nom », dans un esprit de totale gratuité.

 

’Avôth 1,14 : Il disait : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si (j'agis) pour mon compte, que suis-je ? Et si ce n'est pas maintenant, quand ? »

Les deux premières maximes semblent se contredire.
Dans le premier cas, Hillel parle pour lui-même en tant que Nasî’, responsable de la communauté (et pour quiconque se trouve en pareille situation) : « Si je ne suis pas pour moi », si je ne m’occupe pas de la fonction qui me revient et ne prends pas les initiatives voulues, qui le fera à ma place ? Invitation à ne pas compter sur les autres pour remplir sa fonction.
En revanche, « Si (j'agis) pour mon compte, que suis-je ? », si j’agis sans tenir compte de la communauté, sans sa coopération, que suis-je ? (Dinour). Eliezer Levi, dans son commentaire des Pirqê Avôth écrit que garder sa sagesse sans l’apprendre aux autres, c’est la perdre ; il revient donc à chaque sage de répandre la Torah en Israël, même si les conditions ne s'y prêtent pas. Le même auteur suggère que Hillel viserait les esséniens qui se sont séparés de la communauté. Quoiqu’il en soit de cette intention supposée, il est clair que le sens de la communauté qui ressort du comportement de Hillel est diamétralement opposé à l’exclusivisme et au repli sur soi qui caractérise les esséniens.
Enfin, dernière maxime, « si ce n'est pas maintenant, quand ? ». On songe à la maxime bien connue : « ne pas remettre au lendemain… ». Eliezer Levi signale cette réflexion de ‘Ôbadiayh de Bartenourah qui se hisse au niveau du salut éternel : « Si ce n'est pas dans ce monde-ci, quand ? ». Plus pictural, Shimon bar Tsemah Douran dans son commentaire de Magen Avôth cite Qo 9,4 : « Un chien vivant vaut mieux qu'un lion mort ! », autrement dit un impie vivant peut encore faire pénitence, mais un juste mort ne peut plus faire de bonnes actions.

 

’Avôth 2,4 : Hillel disait : Ne te sépare pas de la communauté ; ne te confie pas en toi-même jusqu’au jour de ta mort et ne juge pas ton prochain tant que tu ne te trouves pas à sa place. Ne tiens pas d’un discours que l’on ne peut pas comprendre sur le moment, qu’il sera compris plus tard, et ne dis pas « quand j’aurai le temps, j’étudierai », de peur que tu ne trouves pas le temps.

La première de ces maximes diverses maintient sans ambigüité la nécessaire insertion de l’individu dans la communauté. Une réponse aux esséniens semble résonner de façon claire : alors que Hillel dit « ne te sépare pas de la communauté » l’auteur de la Lettre halakhîque écrit : « nous nous sommes séparés de la majorité du peuple »[5]. De part et d’autre est employé le même verbe parash, qui a donné peroushîm, « pharisiens » littéralement « séparés », désignation qui était plus tôt dans la bouche des sadducéens, opposés aux pharisiens : ils leur reprochaient de s’écarter de la norme qui était la leur. Les pharisiens préféraient se désigner sous le vocable « disciples des sages », expression qui signifiait leur insertion dans la tradition des pères qu’ils recevaient et transmettaient à leur tour, enrichie des nouvelles compréhensions et découvertes qu’ils avaient mises au jour.

La deuxième maxime « ne te confie pas en toi-même » pourrait prolonger l’insistance à tenir compte de la communauté : les opinions particulières ont besoin de recevoir la reconnaissance de tous pour être validées. Dans Magen Avôth, l’auteur lit dans ce conseil la protection que la communauté offre à l’individu qui, sans cela, risque de s’égarer dans des voies qui le perdront. Le conseil suivant, se mettre à la place de son prochain avant de le juger est une remarque de bon sens, qui s’intègre bien dans le souci communautaire de Hillel.

À propos du discours, davar « parole » (de la Torah), dont on est tenté de remettre la compréhension à plus tard, Charles Taylor rapporte deux interprétations. L’une, tirée du Mahazor de Vitry, invite à ne pas remettre à plus tard l’attention à porter à une parole de la Torah, sous prétexte que l’on pense avoir l’occasion de le faire plus tard, occasion qui risque de ne jamais s’offrir ! Même l’afflux des occupations présentes ne doit pas dispenser de trouver du temps pour cette étude. Une deuxième interprétation, plus usuelle, est comprise comme une invitation à exprimer de façon claire et immédiate un enseignement donné, et ne pas rester dans le flou sous prétexte que les choses s’éclaireront pas la suite. Enfin, la dernière maxime se coule dans le même esprit : il faut donner la priorité à l’étude, et ne pas la remettre à une période de loisir qui risque de ne jamais se présenter.

Pour Ben Tsion Dinour, ces cinq maximes, qui remontent à Hillel, illustrent le comportement de Yôhanan ben Zakkaï et de ses disciples à Yavneh.

Enseigner à tout homme

Le sens communautaire de Hillel se reporte assez naturellement dans sa volonté de répandre l’enseignement de la Torah de façon aussi large que possible. Son école s’oppose ainsi à celle de Shammaï, portée à réserver l’enseignement à une élite. Pour Hillel, « On doit enseigner à tout homme, car il y avait beaucoup de pécheurs en Israël ; ils se sont approchés de l’étude de la Torah et il sortit d’eux des justes, des hassîdîm et des hommes honnêtes » (Avôth de-Rabbi Nathan A 3). L’enseignement de la Torah est une proposition de vie, une invitation à entrer « sous les ailes » de la présence divine.

On rapporte ce fait au sujet de Hillel l'Ancien : il se tenait près de la porte de Jérusalem, les gens sortaient au travail. Il leur disait : « Pour combien travaillez-vous par jour ? » L'un disait : « Pour un dinar » et l'autre disait : « Pour deux dinars. » Il leur disait : « Que faites-vous de cet argent ? » Ils lui répondaient : « C'est pour nous nourrir pour la vie d'une heure. » « Pourquoi ne venez-vous pas hériter de la Torah et hériter (ainsi) de la vie de ce monde-ci et de la vie du monde à venir ? » C'est ainsi que faisait Hillel tous les jours, jusqu'à ce qu'il les fasse entrer sous les ailes des Cieux.[6] (’Avôth de-Rabbi Nathan B 26).

S’occuper de la Torah n’enlève rien mais apporte un plus incommensurable : « la vie du monde à venir ». Une maxime de Jésus dit quelque chose de semblable : « Cherchez d'abord le Royaume et la justice de Dieu, et tout cela vous sera donné par surcroît » (Mt 6,33 ; // Lc 12,31). Les ’Avôth de-Rabbi Nathan livrent la scène décrite ci-dessus comme un commentaire de M ’Avôth 1,12 (supra) où Hillel investit tout fils d’Israël de la fonction d’enseignement réservée aux prêtres. La maxime des hommes de la Grande Assemblée de susciter de nombreux disciples (M ’Avôth 1,1) est une injonction qui dit une visée essentielle du judaïsme. Dans le commentaire de cette maxime, l’école de Shammaï émet quelques restrictions : « on ne doit enseigner qu'à des hommes honnêtes[7], fils des pères et petits-fils des pères[8] » ; l’école de Hillel dit sa position en deux mots : « (on doit enseigner) à tout homme ». Suit une illustration de la position de Hillel :

À quoi la chose ressemble-t-elle ? A une femme qui dispose des poules sur des œufs. À partir de beaucoup (d'œufs) elle obtient peu (de poussins); et à partir de peu, elle n'obtient rien.

Patience et accueil bChabbat 30 b – 31 a

Les traditions qui suivent sont présentées avec une composition soignée. On a donc repris ces événements après coup avec une intention pédagogique qui peut instaurer une distance avec la réalité des faits. Nous donnerons plus loin deux autres épisodes tirés des mêmes pages du Talmud, dans un style également élaboré avec soin. Cela n’infirme pas pour autant le fondement historique de la patience de Hillel devenue proverbiale[9].

« Un homme devrait toujours être humble et amène comme Hillel et ne jamais être intransigeant et impatient comme Shammaï. »

On raconte que deux hommes avaient fait un pari. Ils dirent : « celui-qui réussira à mettre Hillel en colère aura gagné quatre cents zouz »[10]. L'un d'eux dit : « Je vais le mettre en colère. » C'était veille de chabbat, et Hillel était en train de se nettoyer la tête.

L’homme alla et passant devant la porte de la maison de Hillel, il cria : « Hillel est-il ici ? Hillel est-il ici ?» Ce dernier se couvrit et sortit à sa rencontre. Il lui dit : « Mon fils, que cherches-tu ? » Il lui dit : « J'ai une question à te poser. » Il lui dit : « Questionne, mon fils, Questionne ! » « Pourquoi les têtes des babyloniens sont-elles ovales ? » Il lui répondit : « Mon fils, c'est là une question importante que tu me poses. C'est parce que leurs sages-femmes ne sont pas adroites ». ***

Il s’en alla, attendit une heure, revint et cria : « Hillel est-il ici ? Hillel est-il ici ? » Hillel se couvrit et sortit à sa rencontre. Il lui dit : « Mon fils, que cherches-tu ? » Il lui dit : « J'ai une question à te poser. » Il lui dit : « Questionne, mon fils, Questionne ! » « Pourquoi les yeux ses Tarmoudéens[11] sont-ils délicats ? » Il lui dit répondit : « Mon fils, c'est là une question importante que tu me poses. C'est parce qu'ils habitent des régions sablonneuses ».

Il s’en alla, attendit une heure, revint et cria : « Hillel est-il ici ? Hillel est-il ici ? » Hillel se couvrit et sortit à sa rencontre. Il lui dit : « Mon fils, que cherches-tu ? » Il lui dit : « J'ai une question à te poser. » Il lui dit : « Questionne, mon fils, Questionne ! » - « Pourquoi les pieds des africains sont-ils larges ? » Il lui dit répondit : « Mon fils, c'est là une question importante que tu me poses. C'est parce qu’ils habitent dans les marais. ».

Il lui dit : « J’ai un grand nombre de questions à te poser, mais je crains que tu ne te mettes en colère. Il se couvrit, s'assit en face de lui et lui dit : « Pose-moi toutes les questions que tu as à me poser. » Il lui dit : « Tu es bien le Hillel qu'on appelle Prince d'Israël ? » Il lui dit : « oui ». Il lui dit : « si c'est toi, puisse-t-il n'y en avoir pas beaucoup comme toi en Israël ». Il lui dit : « Mon fils, pour quelle raison ? » Il lui dit : « Parce que j’ai perdu à cause de toi quatre cents zouz ». Il lui dit : « Fais attention à ton esprit (comprends bien cela) : Hillel mérite bien que tu perdes à cause de lui quatre cents zouz et encore quatre cents zouz, et Hillel ne se mettra jamais en colère. »

 

L’épisode suivant montre la pédagogie de Hillel. Il accède à la demande extravagante de son interlocuteur païen qui n’exige rien moins que de devenir grand prêtre aussitôt converti ! Le maître l’invite à étudier des passages de la Torah qui le conduiront à découvrir l’effronterie invraisemblable de sa demande. Mieux encore, ce nouveau disciple ira faire la leçon à Shammaï, en lui montrant comment il aurait dû le guider, ainsi que l’a fait Hillel.

 

On raconte aussi qu’un non Juif passait derrière une maison d'études. Il entendit le maître d'école qui disait : « Voici les vêtements qu'ils feront, un pectoral et un éphod, etc... » (Ex 28,4). Il demanda : « Pour qui sont confectionnés ces vêtements ? » On lui répondit : « Pour le grand-prêtre. » Cet étranger se dit en lui-même : « Je vais me convertir pour qu’ils m’instituent grand-prêtre. » Il se présenta chez Shammaï et lui dit : « Convertis-moi, à condition que tu m’institues grand-prêtre. » Il le chassa avec le mètre de maçon qu'il avait en main.

 

Il vint devant Hillel qui le convertit. Il lui dit ensuite : « On ne peut désigner comme roi, que I’homme qui connait l’ordre de la royauté. Va donc t’initier de ses institutions. » Il alla, et lut. Lorsqu'il arriva au verset : « l'étranger[12] qui s'approcherait[13] mourra » (Nb 1,51). Il demanda : « à qui s'intéresse ce verset ? » Il lui répondit : « Même à David, roi d'Israël ». Le prosélyte s'appliqua alors ce raisonnement à fortiori : « Si, pour IsraëI, appelés fils de Dieu, et si, à cause de l’amour dont Il les a aimés, Il les nomma “mon fils aîné Israël” (Ex 4,22), il est écrit à leur sujet “l'étranger qui s'approcherait mourra”, à plus forte raison pour le prosélyte de moindre importance, qui est venu seulement avec son bâton et sa besace ! » Il se présenta chez Shammaï et lui dit : « Suis-je digne d'être un grand-prêtre, alors qu'il est écrit dans la Torah “l’étranger qui s’approcherait mourra” ? »[14] Il alla chez Hillel et lui dit : « O doux Hillel, que les bénédictions reposent sur ta tête, car tu m'as fait approcher sous les ailes de la Présence divine »[15].

Hillel et la Torah orale bChabbat 31 a

Dans la même page du Talmud, et précédant l’épisode mentionné ci-dessus, deux exemples illustrent non seulement la pédagogie de Hillel, mais expliquent de façon très vivante la relation que le judaïsme entretien avec la révélation du Sinaï.[16]

 

Il arriva qu'un païen se présenta devant Shammaï et lui demanda : « Combien de Torah avez-vous ? » Il lui répondit : « Deux : la Torah écrite et la Torah orale. » Il lui dit : « Pour ce qui est de la Torah écrite, je te crois ; quant à la Torah orale, je ne te crois pas. Fais de moi un prosélyte, à condition que tu ne m'enseignes que la Torah écrite. » Shammaï s'emporta contre lui et le chassa avec colère. Le païen se présenta alors devant Hillel. Celui-ci fit de lui un prosélyte. Le premier jour Hillel lui enseigna : « Aleph, bêth, gimel, daleth. » Le lendemain, il lui présenta les choses à l'envers. Le païen lui dit : « Mais hier tu ne m’as pas dit cela ! » Hillel lui dit alors : « Ne me fais-tu donc pas confiance ? Fais moi aussi confiance en ce qui concerne la Torah orale. »

 

La notion de Torah orale était étrangère aux conceptions des non juifs (et ne le demeure-t-elle pas encore aujourd’hui pour la plupart d’entre eux ?). En Os 8,12 Dieu déclare : Si je lui avais écrit la multitude des enseignements de ma Torah, ne serait-elle pas considérée comme étrangère ? Le sens premier est une accusation contre Éphraïm pour qui les prescriptions de la Torah sont autant d’occasion de les enfreindre. La tradition comprend autrement : si toute la Torah est contenue dans des écrits, et seulement en eux, elle deviendra « étrangère », c’est-à-dire entièrement disponible aux non juifs, qui la traiteront à leur guise. Et quelle différence y aurait-il entre Israël et les nations ? En effet, celles-ci ont leurs écrits, et Israël les siens, tout est à disposition de tous. Or, la relation d’Israël à sa révélation est d’abord orale, dans une rencontre communautaire du cœur et de l’intelligence avec la parole. L’écrit n’en est que la conséquence, et ne peut être correctement saisi que selon le principe premier de l’oralité. Ce qui fait dire à Rabbi Haggaï au nom de Rabbi Shemou’el bar Nahman (vers 300) : « Il y a des paroles données oralement et d’autres données par écrit, et nous ne savons pas quelles sont les plus aimées. Mais nous l’apprenons de ce qui est écrit : “(Le Seigneur dit à Moïse : écris ces paroles), car c’est sur la base (littéralement sur la bouche) de ces paroles que je conclus une alliance avec toi et avec Israël” (Ex 34,27) : cela signifie que celles qui sont orales (littéralement sur la bouche) sont plus aimées » (jPe’ah 17 a ; lignes 43-54). L’alliance est donc conclue sur la bouche, dans une relation orale ; l’écrit vient en second.

L’interlocuteur quelque peu insolent de Hillel devra comprendre qu’il ne peut entrer dans la tradition authentique d’Israël et devenir juif que grâce à un contact vivant, de bouche à oreille. L’écrit ne suffit pas. « La méthode employée par Hillel est tout à fait remarquable, et à notre sens elle convient au génie de Hillel mieux qu’à quiconque. Il commence par acquiescer à la demande de son nouvel élève en lui enseignant l’alphabet. Le lendemain il lui enseigne l’alphabet à l’envers, dans le but de lui montrer qu’il a besoin du contact vivant et oral avec le maître déjà en ce qui concerne l’Écriture ; et si le maître fait mal son travail, l’élève est perdu ! Donc, l’oralité est déjà à l’œuvre dès l’apprentissage de l’écrit et on ne peut éviter de passer par elle. D’où la réponse de Hillel à son disciple déconcerté : “Ne me fais-tu donc pas confiance ? Fais moi aussi confiance en ce qui concerne la Torah orale”. » (Aux sources du christianisme, p. 185)

De nouveau, il arriva qu'un païen se présenta devant Shammaï et lui dit : « Fais de moi un prosélyte, à condition que tu m'enseignes toute la Torah pendant que je me tiens sur une seule jambe. » Shammaï le chassa avec un bâton d'arpentage qu'il avait dans la main. Il se présenta devant Hillel. Celui-ci fit de lui un prosélyte. Hillel lui dit : « Ce qui t'est haïssable, ne le fais pas à ton prochain; ceci est toute la Torah et le reste n'est que commentaire ; va et étudie... »

 

Ce « deuxième épisode mentionné par le Talmud ne porte pas directement sur l’existence de la Torah orale, mais il montre sa mise en œuvre. Hillel répond à la provocation d’un païen qui veut apprendre de lui “toute la Torah” pendant le temps qu’il se tient sur un seul pied. Sa réponse laconique montre que l’oralité est capable de reprendre en quelques mots, en fonction des personnes en présence, du temps et des circonstances, “toute la Torah”. La règle d’or qu’il cite en araméen n’est pas tirée de la Bible et a valeur universelle : elle est connue hors d’Israël. Peut-être s’applique-t-elle particulièrement bien, avec une nuance d’ironie, à l’effronterie provocatrice du païen qui aborde Shammaï et Hillel » (Aux sources du christianisme, p. 186)

 

En conclusion de cette série d’anecdotes, le talmud rapporte la réflexion des trois hommes devenus prosélytes grâce à Hillel : « L'impatiente intransigeance de Shammaï a voulu nous chasser du monde, mais l'humble patience de Hillel nous a rapprochés et amenés sous les ailes de la Shekhînah ». La Torah est une source de vie.

La “conscience de soi” et l’humilité de Hillel

Les textes que nous venons de parcourir « illustrent la maxime de Hillel : “aime les créatures et amène-les à la Torah” (Mishna ’Avôth 1,12). Ils manifestent aussi le regard spontanément positif qu’il portait sur ses semblables. Cette attitude envers autrui s’accompagne chez lui d’une étonnante conscience de soi, dont la tradition nous a laissé des témoignages. L’un d’eux offre des réflexions de Hillel lors de la fête de Soukkôth, à l’occasion de « la joie de la Maison du puisage », rite de la libation d’eau qui se pratiquait à l’issue du premier jour de la fête (Mishna Soukkah 5,2) » (Aux sources du christianisme, p. 187).

 

On a enseigné (dans une baraïta) qu’on disait de Hillel l’Ancien : « Quand il était joyeux de la joie de la “Maison du puisage”, il disait ainsi : “Si je suis ici, tout est ici, et si je ne suis pas ici, qui est ici ?” Il disait ainsi : “Vers le lieu que j’aime, là mes pieds me conduisent ; si tu viens à ma maison, moi je viendrai à ta maison ; si toi tu ne viens pas à ma maison, moi je ne viendrai pas à ta maison, comme il est dit : En tout lieu où je rappellerai mon nom, je viendrai vers toi et je te bénirai[17] (Ex 20,24).

 

« Si je suis ici… » : là où je suis il y a tout, et là où je ne suis pas, il n’y a rien. Hillel voit le monde à travers ses propres yeux, de façon subjective. Ces réflexions sont prononcées lors de la fête de Soukkôth (les Cabanes), où la joie était intense. Elle est rapportée à l’occasion du rite de la libation d’eau, lorsqu’on allait puiser de l’eau à la fontaine de Siloé pour en asperger l’autel : « celui qui n’a pas vu la joie de la maison du puisage n’a jamais connu la joie de toute sa vie » (Mishna Soukkah 5,1). La deuxième réflexion, vue dans la suite de la première, peut être rapportée aussi à Hillel. Elle pourrait être comprise comme un quelconque dicton. Mais elle est prononcée dans le Temple, le jour de la fête. « Vers le lieu que j’aime… » il s’agit du Temple. « Si tu viens à ma maison, moi je viendrai à ta maison » : la suite est conclue par une citation du livre de l’Exode. Serait-ce alors Dieu qui parle ?

Une passage parallèle du Talmud de Jérusalem montre que Hillel parle en son nom et en celui des gens de la fête :

Lorsque Hillel l’Ancien les voyait danser[18] avec fougue, il leur disait : « Si nous sommes ici, qui est ici ? A-t-il besoin de nos louanges ? Il est écrit : mille milliers le servaient, et des myriades d’anges se tenaient devant lui (Dn 7,10) ». Quand il les voyait danser avec mesure, il disait : « Si nous n’étions pas là, qui serait là ? En effet, bien qu’il y ait en sa présence tant et tant de louanges, les louanges d’Israël lui sont plus chères que toutes les autres ». Le sens en est : favori des chants d'Israël (2 S 23,1) ; tu es saint, qui habites les louanges d’Israël (Ps 22,4) (Talmud de Jérusalem, Soukkah I, 4 ; 55 b).

 

« L’ensemble du passage illustre un paradoxe : Dieu n’a pas besoin de louange, il en est entouré, et danser avec fougue ne lui apporte rien de plus. Et pourtant Dieu se plaît plus que tout dans les louanges d’Israël si bien que, pourrions-nous conclure, Israël vaut tous les mondes : “Si nous n’étions pas là, qui serait là ?” ; il ne faut donc pas hésiter à mettre tout son cœur dans la danse. Hillel s’exprime ici dans un “nous” qui englobe le peuple. Dans le Talmud de Babylone, il emploie le “je” ; D. Flusser, qui comprend que Hillel parle alors en son propre nom, commente : “l’individu, représenté par Hillel lui-même, est pour ainsi dire tout l’univers”[19]. L’audace de cette conscience de soi est telle qu’il peut l’appuyer sur un verset biblique, où Dieu lui-même prend la parole (Ex 20,24) » (Aux sources du christianisme, p. 188)

Hillel parle-t-il en son nom, au nom de Dieu ? Commentant le premier texte, « Si je suis ici, tout est ici… », Rachi estime que Hillel parle au nom du Saint-Béni-Soit-Il : « Tout le temps que je prends plaisir à cette maison, et que ma Shekhînah y réside, sa gloire subsistera et tous viendront là ; mais si vous péchez, j’enlèverai ma Shekhînah, et qui viendra là ? Il comprend de la même manière la phrase suivante : « Vers le lieu que j’aime… ». Ses commentateurs dans les Tôsaphôth du Talmud de Babylone commencent par le contester en s’appuyant sur le Talmud de Jérusalem : « Si nous sommes ici… » (supra), puis finalement ils se rangent à l’opinion du Maître de Troyes. Le débat se poursuit avec les modernes.

« “Si je suis ici, tout est ici, et si je ne suis pas ici, qui est ici ?” : Dieu, Hillel, quiconque en Israël ou tout Israël peuvent dire cette phrase. Si c’est Dieu qui parle, il le fait en relation à Israël, comme l’explique Rachi : si Dieu est là, dans le Temple, tous viennent à lui, mais s’il est obligé de partir à cause des péchés d’Israël, alors il n’y a plus rien en ce lieu. Si c’est Hillel (ou un israélite) qui est sujet de la phrase, le « tout est ici » ne peut être séparé de la présence de la Shekhînah dans le Temple : être sous ses ailes, c’est tout avoir. Dans tous les cas, c’est une intense union entre Dieu et l’homme qui est dite. » (Aux sources du christianisme, p. 189).

Dans une parashah qui parle de l’humilité de Moïse est insérée une réflexion de Hillel dans laquelle s’exprime le paradoxe d’une étonnante conscience de soi s’accompagnée d’une humilité tout aussi intense. En outre, la citation du Psaume 113 invite à comprendre ce dicton au niveau divin :

 

Hillel disait : « Mon abaissement est mon élévation, mon élévation est mon abaissement » ; quelle est la justification (scripturaire de cela) ? Lui qui s’élève pour siéger et s’abaisse pour voir (Ps 113,5-6). (Lv Rabbah sur Lv 1,1 par. 1, § 5 p. 16-17).

 

L’Esprit Saint est sur eux

Les textes du Talmud qui viennent d’être exposés montrent comment Hillel ne garde pas pour lui ses expériences spirituelles, mais sait que tout membre du peuple peut jouir des mêmes opportunités. Nous avons noté en introduction cette « voix céleste » qui déclara Hillel digne de recevoir sur lui la Shekhînah ou l’Esprit Saint. Cette dignité introduit à la résurrection des morts, accomplissement dernier de toutes choses (M Sôtah 9,15) ; elle est un sommet dans l’échelle des valeurs du judaïsme. Le récit suivant, bien connu, montre que Hillel attribue ce privilège à tout le peuple. Nous le voyons aux prises avec des interlocuteurs sur un problème de halakhah : est-ce que le sacrifice de la Pâque l’emporte sur les interdictions du chabbat ?[20]. Le texte de la Tosephta situe la scène à Jérusalem, au Temple :

Il arriva une fois que le 14 Nisan tomba le chabbat. Ils demandèrent à Hillel l’Ancien : « Est-ce que la Pâque l’emporte sur le chabbat ? » Il leur dit : « Avons-nous donc une seule Pâque dans l’année qui l’emporte sur le chabbat ? Nous avons plus de 300 Pâques dans l’année qui l’emportent sur le chabbat ! » Mais toute l’assemblée fit corps contre lui. Il leur dit : « Le sacrifice perpétuel est un sacrifice communautaire et la Pâque est un sacrifice communautaire ; de même que le sacrifice perpétuel, en tant que sacrifice communautaire, l’emporte sur le chabbat, de même la Pâque, en tant que sacrifice communautaire, l’emporte sur le chabbat.

Autre chose. Il est dit pour le sacrifice perpétuel (Nb 28, 2) : en son temps fixé et il est dit pour la Pâque (Nb 9, 2) : en son temps fixé ; de même que le sacrifice perpétuel, pour lequel il est dit : en son temps fixé, l’emporte sur le chabbat, de même la Pâque, pour laquelle il est dit : en son temps fixé, l’emporte sur le chabbat.

On peut encore raisonner a fortiori : si le sacrifice perpétuel, pour lequel (si on ne le fait pas) on n’est pas passible de retranchement, l’emporte sur le chabbat, ne doit-on pas conclure a fortiori que la Pâque, pour laquelle (si on ne la fait pas) on est passible de retranchement, l’emporte sur le chabbat !

De plus j’ai reçu de mes maîtres (meqoubblanî) la tradition selon laquelle la Pâque l’emporte sur le chabbat... »

Ils lui dirent : « Qu’en est-il du peuple qui n’a pas apporté couteaux et Pâques au sanctuaire (avant le début du chabbat) ? » Il leur répondit : « Laissez-les trouver la solution ; l’Esprit Saint est sur eux ; s’ils ne sont pas prophètes, ils sont fils de prophètes. »

Que firent les Israélites à cette heure ? Celui dont la Pâque était un agneau enfouit le couteau dans sa laine, celui dont la Pâque était un chevreau attacha le couteau entre ses cornes. Ils apportèrent donc couteaux et Pâques au sanctuaire et immolèrent leurs Pâques. Ce jour-là, ils nommèrent Hillel nasî’ et il se mit à leur enseigner les halakhôth pascales. [traduct. Cah. Ev 73].

 

Les preuves scripturaires que le maître de Yavneh apporte pour soutenir sa position ne réussissent pas à convaincre ses adversaires. Le dernier argument l’emporte, et le passage parallèle du Talmud de Jérusalem le souligne : « Bien qu’il fût à enseigner et à faire pour eux l'exégèse tout le jour, ils ne reçurent pas son enseignement, jusqu’à ce qu’il leur eut dit : “Je me souviens avoir entendu ainsi de Shemayah et de Avtalion” ». L’argument de tradition, la pratique reçue et vécue dans le peuple, a le dernier mot. Les adversaires de Hillel étaient des Babyloniens, sans doute peu au courant des pratiques courantes en Terre d'Israël, spécialement en ce qui concernait le Temple. Si la communauté conserve la mémoire de la tradition reçue, elle est aussi capable de l’actualiser dans le présent, souvent dans des conditions inédites. Dans le récit qui nous intéresse, il est simplement montré que le peuple sait trouver le stratagème qui lui permettra d’offrir les sacrifices de la Pâque – ce à quoi il tient –, sans enfreindre une interdiction du chabbat – ce qui est aussi important pour lui –. Hillel en est persuadé et il nous livre en cette occasion la haute estime en laquelle il tient la communauté : « Laissez-les trouver la solution ; l’Esprit Saint est sur eux ; s’ils ne sont pas prophètes, ils sont fils de prophètes. » La distance entre la sublimité de cette capacité remise au peuple et sa mise en pratique peut paraître grande. Avait-on besoin de l’Esprit Saint pour trouver le moyen de ne pas porter les couteaux nécessaire aux sacrifices ? En réalité, les plus petites choses ont leur importance, et l’exemple présent montre que le peuple sait comment pratiquer la Torah alors que ses spécialistes sont dans l’impasse.

« L’Esprit Saint est sur eux » : La phrase de Hillel résonne fortement pour des chrétiens. La naissance de la communauté chrétienne se produit précisément à ce moment où l’Esprit Saint repose sur elle (Ac 2,1-4). Toutes différences et tous écarts soigneusement sauvegardés entre foi chrétienne et pratique juive, force est bien de reconnaître une réelle communauté de vue en ce qui concerne la réception de la parole de Dieu et sa mise en pratique.

L’homme est créé à l’image de Dieu

À la base des convictions de Hillel et de son comportement il y a cette vérité première vécue dans le judaïsme et reçue dans le christianisme : l’homme est créé à l’image de Dieu. Là encore, cette vérité sublime est amenée à s’actualiser dans les détails les plus humbles de la vie. L’épisode suivant en est un exemple ; il commente la maxime de M ’Avôth 2,12, « que toutes tes actions soient faites au nom de Ciel » :

Lorsque Hillel sortait pour aller quelque part, on lui demandait : (…) « Où vas-tu Hillel ? » (Il répondait :) « Je vais accomplir un commandement ». On lui demandait alors : « Quel commandement Hillel ? » « Je vais aux bains ». « Mais est-ce donc un commande­ment ? ! » « Oui, répondait-il, car on doit nettoyer son corps. Sachez que si le gouvernement (romain) donne un salaire annuel à l’homme chargé d’épousseter et de polir les statues qui se tiennent dans les palais des rois et que cet homme devient l’un des grands parmi les grands du royaume, c’est encore plus vrai de nous qui avons été créés dans la ressemblance et à l’image (de Dieu), selon les mots : Car dans la ressemblance de Dieu il fit l’homme (Gn 9, 6) ». Shammaï n’acceptait pas cette version, mais il accordait quand même que l’homme doit remplir ses obligations concernant son corps. (’Avôth de-Rabbi Nathan B 30, 33 b ; traduction É. Smilevitch p. 377).

Les écoles de Hillel et de Shammaï

Ces deux écoles représentent deux courants que l’on qualifie volontiers l’un de plus ouvert, l’autre de plus rigoriste. En prenant un peu de recul, ne trouvons-nous pas là les tendances classiques qui marquent toute société?

D’une part, on tient à conserver les acquis, les traditions reçues, porteuses d’une marque identitaire. On ne part pas dans la vie à partir de rien. Dans le judaïsme la notion de transmission joue un rôle essentiel : « Moïse transmit la Torah à Josué, Josué la transmit aux anciens, les anciens au prophètes », et ainsi de suite, sans fin. Ainsi commence le traité ’Avôth de la Mishna. Le risque déviance dans ce courant apparaît lorsque le contenu de la transmission devient un dépôt figé, inchangeable, alors que les conditions de la vie évoluent. En langage moderne, on parlera de tendances de droite. Elles sont le fait de ceux qui se trouvent à l’aise dans la situation actuelle, et n’éprouvent donc pas le besoin de changements. Les classes aisées ont naturellement tendance à se situer dans cette catégorie. Les personnes qui recherchent une sécurité, qui ont peur de l’avenir, peuvent aussi se réfugier dans ce courant (idéologies sécuritaires).

L’autre tendance rassemble ceux qui ne refusent pas les acquis de la tradition, mais ne se satisfont pas d’un donné à recevoir tel quel dans les formes reçues du passé. Le monde change, et la tradition doit pouvoir s’insérer dans les conditions nouvelles pour pouvoir être appliquée. Le risque de déviance consiste alors à considérer le legs traditionnel comme une propriété à l’entière disposition du réceptionnaire, sur laquelle il a tout pouvoir. Il n’y a plus réception, mais propriété d’un bien dont on se sent le seul maître. À la limite, il y a rejet pur et simple de l’héritage, avec l’intention de construire une société sur des bases totalement nouvelles, pure construction humaine, sans référence à aucune transcendance (totalitarisme).

La tradition rabbinique authentique ne cède à aucun de ces excès. Elle en est préservée par la conscience de la réception d’un trésor qui est sa vie, et qui, étant inépuisable, demande à être sans cesse étudié, interprété, exploité, renouvelé. Sur la base d’une réception fondamentale, celle du « joug du royaume des cieux », peut alors se greffer un dynamisme créatif inépuisable. Ce type de fonctionnement permet en outre une grande diversité d’expressions, source d’une véritable richesse, comme le rapporte une tradition sur le don de la Torah au Sinaï : « Mais combien de voix y avait-il et combien de lueurs y avait-il ? En réalité on faisait entendre à chaque homme selon sa force, comme il est dit (Ps 29, 4) : Voix du Seigneur dans la force (selon la force de chaque auditeur) » (Mekhîlta de-Rabbi Ishmaël sur Ex 20,18, par. Yithrô, Horov. p. 235 ; J. Lauterbach, II, p. 266-267). Le grand nombre de voix et de lueurs sert de support à l’évocation de la diversité de réception de la même Parole chez chaque individu : chacun reçoit la Parole selon ses capacités et sa particularité ; cela n’est pas une limitation, mais un effet de la puissance divine capable de s’adapter à chacun : « Voix du Seigneur dans la force ».

L’existence des deux écoles répond à l’alternative inévitable entre réception et renouvellement qui s’impose à quiconque accueille la tradition. Il n’est donc pas étonnant que l’on relève une tendance à réduire la grande diversité des opinions à deux mouvements principaux, quitte à systématiser indument : les écoles des Shammaï et de Hillel, la première rigoriste, l’autre plus ouverte. La tradition a donné la préférence à cette dernière ; un passage du Talmud donne cette explication : « C'est parce qu'ils étaient accommodants et conciliants, et qu'ils étudiaient leurs enseignements et ceux de l’école de Shammaï. Et non seulement cela, mais ils faisaient passer dans l'étude les enseignements de l’école de Shammaï avant les leurs » (b‘Eroûvîn 13 b).

Yavneh Commençons par Hillel et Shammaï

Lorsque, après la ruine du Temple en l’an 70, il leur fallut repartir sur des bases renouvelées, les sages réunis à Yavneh sous la présidence de Yôhanan ben Zakkaï décidèrent de reprendre l’ensemble des traditions et de les mettre en ordre. Cela donna la Mishna dont la rédaction orale fut achevée au début du 3e siècle. On partait donc d’un donné à partir duquel la destinée du peuple allait se poursuivre. Il consistait en l’acquis des deux écoles de Shammaï et Hillel, comme l’indique cette réflexion des sages rapportée en Tos ‘Edouyyôth 1, 1, p. 454 : « Commençons à partir de Hillel et Shammaï ». Le besoin de remise en ordre s’expliquait sans doute par une certaine confusion dans l’interprétation de la Torah qui rendait difficile l’unité du peuple. Un passage de la Tosephta (Hagîgah 2,9) en fait foi : « Après que les disciples de Shammaï et de Hillel, qui n’avaient pas suffisamment étudié auprès de leur maître, furent devenus nombreux, les disputes devinrent nombreuses en Israël, et il y eut deux Torah ». La formulation donne dans l’hyperbole : l’expression « deux Torah » conduit à se représenter deux peuples ! alors que l’idéal est l’existence d’une Torah unique, riche d’interprétations multiples.

Cependant, cette diversité voulue devait s’accorder avec la nécessité d’instaurer un comportement unique dans le domaine des applications concrètes déterminées par la halakhah : contenu et temps des prières obligatoires, définition du pur et de l’impur, etc. Les écoles divergeaient sur ces points. Il fallait donc trancher ; on vota et la préférence fut donnée à l’école de Hillel. Il est rapporté qu’une voix du Ciel se fit entendre, qui ne faisait que confirmer le vote de l’assemblée : « Celles-ci et celles-ci sont paroles du Dieu vivant, mais la halakhah est conforme aux paroles de l’école de Hillel » (jBerakhôth I, 4 ; 3 b). L’unité est maintenue sans que soient pour autant disqualifiés les avis contraires à ceux de la majorité, car ils sont eux-aussi le résultat d’une recherche authentique. Mais le choix préférentiel pour l’école de Hillel s’explique par son ouverture plus grande qui, en une période difficile, permettait une application plus aisée que les « rigueurs de l’école de Shammaï » (Tosephta Yevamôth 1,13, p. 242).

L’intérêt pour Hillel demeure en notre temps. Son amour du peuple et surtout le respect qu’il porte à chacun de ses membres, reflet de la haute conscience qu’il a de lui-même et qu’il reconnaît à autrui, accompagné de façon paradoxale d’une véritable humilité, sa patience et son ouverture en réponse aux provocations, sa porte ouverte aux interlocuteurs de toute sorte, sont des exemples qui encouragent à construire une société où il fasse bon vivre. Mais, plus que cela, ce grand maître s’inscrit à l’intérieur des valeurs fondamentales du judaïsme, valeurs qu’il a su promouvoir en son temps ; ses successeurs en ont hérité et ont su à leur tour les développer.

 

 

 

 

[1] C’est-à-dire se mit à leur école.

[2] E. E. Urbach, Les sages d'Israël, p. 608-609. La citation rapporte l’éloge de Samuel le Petit (Tostah 13, 4 , p. 319)

[3] Tostah 13, 3 , p. 319.

[4] E. E. Urbach, Les sages d'Israël, p. 609.

[5] La date de cette lettre n’est pas assurée de façon certaine. Au plus tôt elle pourrait être adressée au premier grand prêtre hasmonéen, Jonathan, en 152 avant l’ère commune.

[6] Une version porte « sous les ailes de la Shekhînah » à la place de « sous les ailes des cieux ».

[7] Kesherîm] (Kasher) : honnêtes, respectables, convenables…

[8] ’Avôth de-Rabbi Nathan B 4, É. Smilévitch p. 298. « Fils des pères et petits fils des pères » : « Qui descend des patriarches d’Israël, l’expression ayant sans doute une valeur sensiblement égale au mot “noble” » (É. Smilévitch p. 299, note 2).

[9] La traduction suivante s’inspire de celle donnée dans La Guemara, tome I : Chabbat, (Keren hasefer ve-halimoud), Paris, Colbo.

[10] 400 « zouz » équivaudraient au salaire de quatre mois d’un ouvrier.

[11] Palmyre, dans le désert de Syrie.

[12] L’israélite qui n’appartient pas à la tribu de Lévi.

[13] Qui s'approcherait de la Tente de réunion, c’est-à-dire de la Présence divine, privilège réservé aux prêtres, et de façon moindre aux lévites dans le contexte de Nb 1,51.

[14] Le prosélyte fait comprendre à Shammaï qu’il aurait dû employer à son égard la même méthode que Hillel au lieu de le chasser avec son mètre

de maçon.

[15] Ce privilège vaut bien celui d’être grand-prêtre.

[16] Les citations suivantes reprennent la traduction de P. Lenhardt et M. collin, « La Torah Orale des pharisiens », p. 15-16. On pourra s’inspirer du commentaire qui suit, p. 16-19.

[17] Talmud de Babylone, Soukkah 53 a. (// en Tosephta Soukkah 4,3 ; S. Lieberman, p. 272 ; ’Avôth de-Rabbi Nathan A 12, É. Smilévitch, Leçons des pères du monde, p.145 et ’Avôth de-Rabbi Nathan B 27, É. Smilévitch p. 366 ; Mekhîlta de-Rabbi Ishmael sur Ex 20,24, par. Ba‘hodesh ; Horovitz p. 243 ; jSoukkah I, 4 ; 55 b).

[18] Littéralement : « agir » ; il s’agit des danses et des réjouissances de la fête, telles qu’elles sont décrites en Mishna Soukkah 5,1-4.

[19] D. Flusser, « Hillel’s self-awareness », p. 34.

[20] Tos Pesahîm 4, 13-14, p. 162-163 et // jPesahîm VI, 1, 33 a.

 

Bibliographie :

 

Dinour Benzion, Pirke Abôth, Mosad Bialik, Jerusalem, 1972.

Leçons des Pères du monde. Pirqé Avot et Avot de Rabbi Nathan, Version A et B. Texte intégral, Traduit de l’hébreu par Eric SMILEVITCH. Annotation et avant-propos du traducteur, Appendice de Bernard DUPUY. Collection "les Dix Paroles", Verdier, (c.) 1983.

Lenhardt P. et collin M., « La Torah Orale des pharisiens », Supplément au Cahiers Évangile 73, Paris, Service biblique Évangile et Vie, Cerf, 1990.

Lévy Eliezer, Pirqê ’Avôth. Betsêroûph shel Rabbenoû ‘Ôvadyah miBartinoûrah, Tel Aviv, Sinay, 1953.

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Urbach Ephraïm E., Les sages d'Israël, conceptions et croyances des maîtres du Talmud, traduit de l'hébreu par Marie-José Jolivet, (Patrimoines Judaïsme), Cerf, Verdier, 1996. Édition originale : Hazal, pirkê ’emoûnoth wedeôth, the Magnes Press, The Hebrew University, 1979.