Marc Gaucherand: « Péguy et le judaïsme ».

Marc Gaucherand: « Péguy et le judaïsme ».

Marc Gaucherand

Le personnage de Charles Péguy est présenté par Monsieur Marc Gaucherand dans « Péguy et le judaïsme ». Le conférencier est Docteur en philosophie ; il intervient en Licence et Master à l’Institut Marc Perrot et au Collège Supérieur dont il est un des administrateurs.

Charles Péguy pourrait illustrer le type d’homme que Michaël Bar Zvi aimerait voir se profiler. Dans l’œuvre de cet auteur, le judaïsme est un fil continu qui court dans la prose comme dans la poésie. Son engagement dans l’affaire Dreyfus est si prégnant que toute son existence « peut être comprise comme une montée vers l’événement » suivie d’un « déploiement à partir de ce dernier ».
Très engagé dans le combat socialiste, jusqu’à l’utopie qu’il ne craint pas d’endosser, il envisage la « cité harmonieuse » de laquelle aucun homme ne peut être exclu. « Aussi longtemps qu’il y a un homme dehors, la porte qui lui est fermée au nez ferme une cité d’injustice et de haine ». Sa démarche associative l’oppose à l’idéologie marxiste et le conduit à rompre avec le parti socialiste lorsque ce dernier adopte en 1899 un principe de censure. Son combat en faveur de l’exclu Dreyfus est en cohérence avec cette vue inclusive.
Plus encore, son amitié avec des Juifs républicains l’ouvre au messianisme juif, inspirateur de l’idéalisme républicain. Mais sa perception proprement religieuse du judaïsme attendra son retour à la foi. Là encore se concrétisent ses convictions inclusives : jamais il n’adoptera la théorie de la substitution, si courante à son époque. « L’espérance chrétienne descend de l’espérance juive ». Dans notre marche vers la « cité harmonieuse », Péguy et un témoin qui peut nous inspirer.

Jean Massonnet

 

Marc Gaucherand
« Péguy et le judaïsme »

Mardi 1er décembre 2015, Théâtre de Sainte-Marie Lyon, 4, Montée St Barthélémy, Lyon 5e.

Notes tirées de la conférence.

Marc Gaucherand, Docteur en philosophie, intervient en Licence et Master à l’Institut Marc Perrot et au Collège Supérieur dont il est un des administrateurs.

En hommage aux victimes des attentats de Paris, en exergue à cette soirée et pour introduire à la phrase de Péguy, dont Gilles Deleuze disait qu’elle grossit de l’intérieur, voici ces quelques lignes sur Paris : « Pour nous Français ville de France la plus française, la plus profondément, la plus essentiellement, la plus authentiquement ; la plus traditionnellement française ; une province à elle toute seule, une vieille province française ; et non point seulement capitale du royaume ; mais capitale d’elle-même, d’elle-même province, et, autour, capitale aussi de cette autre, de cette voisine admirable province que fut l’ancienne Île de France. De cette admirable province que fait encore l’Île de France actuelle, une si belle héritière qui a tant hérité de l’ancienne. Et pour tout le monde, la ville du monde la plus insupportablement cosmopolite ; une orgie de nations ; un carrefour le plus banal du monde : un caravansérail des peuples ; la plus antique des Babel modernes ; la confusion des langues ; la plus moderne des Babel antiques ; un boulevard où on parle tout excepté français. Surtout quand on se met à y parler parisien. Ville du monde la plus internationale, et la seule véritablement internationaliste, passage et séjour des peuples de la terre, de tous les peuples ; et ville nationale, même étroitement, et nationaliste…» (Situation IV, Mystique et Politique, Robert Laffont)

Ce texte célébrant paradoxalement et jusqu’au vertige la diversité parisienne parle de lui-même : la ville du monde « la plus insupportablement cosmopolite » ne pourrait pas ignorer le peuple juif.

 

Introduction

Péguy et le judaïsme ? Le lien court autant dans la vie que dans l’œuvre :

Dans l’œuvre, le judaïsme est un fil continu, de la prose (Notre jeunesse, Cahiers de la quinzaine), aux textes poétiques et dramatiques (Mystère des Saints Innocents, Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc).

Quant à l’existence de Péguy, elle semble si marquée par l’affaire Dreyfus, que toute la première partie peut être comprise comme une montée vers l’événement, et la deuxième, un déploiement à partir de ce dernier.

Péguy a écrit au cours de combats et sous le coup de l’événement, et ce n’est pas un vain mot, puisqu’il est descendu dans la rue pour défendre ses idées. Il n’est pas un homme de cabinet. Il est donc nécessaire de le resituer dans son temps afin de saisir ses positions.

Selon Pierre Manent, comprendre Péguy implique de le replacer dans le second 19e siècle. Le régime représentatif s’institutionnalise, mais le ciel s’assombrit rapidement : révolution industrielle, mouvements sociaux, nationaux, autant de tensions mal maîtrisées par le régime représentatif. On en appelle à une résolution, voire à la révolution comme en témoigne le communisme. Il s’agit de faire naître une humanité nouvelle chez Nietzsche ou Marx, en instruisant le procès du monde bourgeois, avec un sentiment de l’imminence.
Péguy ne voit pas l’avènement d’un monde nouveau ; il ne se situe pas dans ce basculement qui a lieu à l’époque. Les humanités restent ce qu’elles sont, et l’homme ce qu’il est. Il ne tutoie pas l’histoire comme Marx et Nietzsche, mais accepte les conditions humaines, entreprend, fonde une famille, gagne son pain. Il exerce ses responsabilités dans des circonstances qu’il n’a pas choisies. Il ne veut pas retourner le monde, mais il l’épouse dans sa réalité (ce qui ne signifie pas qu’il l’accepte tel quel). Il va se battre en prenant en charge la réalité du monde lui-même. De ce point de vue, il est ce fantassin aux muscles douloureux, cet écrivain enraciné comme le présente le dessin de David Lévine.

La vérification par l’affaire Dreyfus, la grande épreuve de sa vie. Il ne s’agit pas de se hâter, de tout faire basculer en profitant de l’aubaine, de faire de cela un tremplin, un levier pour essayer de retourner l’histoire, mais de s’y enfoncer, comme dans la matière même de la cité, de l’histoire, de l’humanité. Il rentre dans l’épaisseur de l’humanité de cette affaire, qu’il va prendre à bras-le-corps et qu’il va revendiquer jusqu’aux dernières années de sa vie.

Pierre Manent explique le retour à la foi de Péguy en disant que pour lui, le christianisme est ce qui préserve les conditions de l’action humaine, avec ses dimensions de responsabilité, de choix moral, d’irréversibilité. Si la dimension spirituelle nous échappe en partie, il y a bien chez Péguy, dans la façon d’embrasser le christianisme, une façon de rentrer plus avant dans les conditions de l’humanité. Le christianisme le permet par sa dimension d’incarnation.

Si cette analyse permet de comprendre la logique des engagements de Péguy, y compris dans l’affaire Dreyfus, jusqu’au christianisme, elle n’explique pas encore précisément son attachement au judaïsme. Notre démarche va donc consister à dégager les raisons de son philosémitisme en trois étapes :

 

1- le socialisme inclusif

2- les combats

3- le retour à la foi

 

Le socialisme inclusif

 

Péguy est socialiste et assumera cette position jusqu’au bout. Dans Notre jeunesse (1910), il réaffirme : « Disons-le ; pour le philosophe, pour tout homme philosophant notre socialisme était et n’était pas moins qu’une religion du salut temporel. Et aujourd’hui encore il n’est pas moins que cela. Nous ne cherchions pas moins que le salut temporel de l’humanité par l’assainissement du monde ouvrier, par l’assainissement du travail et du monde du travail, par la restauration du travail et de la dignité du travail, par un assainissement, par une réfection organique, moléculaire du monde du travail, et par lui de tout le monde économique, industriel ». (Pl. II, p.592)

Il vient au socialisme dès sa jeunesse. Avant d’entrer à l’École Normale Supérieure, puis durant ses études, il prend des engagements sociaux : collecte pour les ouvriers en grève de Carmaux soutenus par Jaurès, service à la Miche de pain, mouvement d’aide aux personnes en difficulté… Il s’intéresse aux débats d’idées politiques, avec une passion pour Jaurès et son socialisme qui n’est pas encore marxiste. Sa chambre s’appelle « la Turne utopie » ; on y débat d’innombrables sujets autour du socialisme.
Membre du parti socialiste à partir de 1895, il rédige deux textes – De la cité socialiste et Marcel, premier dialogue de la cité harmonieuse – de conviction très forte sur la réorganisation de la société. « La cité harmonieuse a pour citoyens tous les vivants qui sont des âmes, tous les vivants animés, parce qu’il n’est pas harmonieux, parce qu’il ne convient pas qu’il y ait des âmes qui soient des étrangères, parce qu’il ne convient pas qu’il y ait des vivants animés qui soient des étrangers. Ainsi, tous les hommes de toutes les familles, tous les hommes de toutes les terres, des terres qui nous sont lointaines et des terres qui nous sont proches, tous les hommes de tous les métiers, des métiers manuels et des métiers intellectuels, tous les hommes de tous les hameaux, de tous les villages, de tous les bourgs et de toutes les villes, tous les hommes de tous les pays, des pays pauvres et des pays riches, des pays déserts et des pays peuplés, tous les hommes de toutes les races, les Hellènes et les Barbares, les Juifs et Aryens, les Latins, les Germains et les Slaves, tous les hommes de tous les langages, tous les hommes de tous les sentiments, tous les hommes de toutes les cultures, tous les hommes de toutes les vies intérieures, tous les hommes de toutes les croyances, de toutes les religions, de toutes les philosophies, de toutes les vies, tous les hommes de tous les États, tous les hommes de toutes les nations, tous les hommes de toutes les patries sont devenus les citoyens de la cité harmonieuse, parce qu’il ne convient pas qu’il y ait des hommes qui soient des étrangers. Aucun vivant animé n’est banni de la Cité harmonieuse » (Pl. I, p.11). Il dit un peu plus loin que les animaux en font partie aussi.
Notons au passage qu’il cite Juifs et Aryens dans la même phrase.

Ce texte de 1897 qui exprime une dimension inclusive très forte, un idéal universel qui ne dépend d’aucune condition d’espace ou de temps, ouvert à tous, profondément moral, irréaliste comme toute utopie, est complètement étranger au marxisme.
C’est important pour comprendre le lien de Péguy avec le judaïsme : son socialisme est inclusif, et non pas exclusif comme celui de Marx. Son texte sur la cité harmonieuse n’est pas historique comme l’est la pensée de Marx, dans la filiation de Hegel. Ensuite, la pensée de Marx est dialectique : elle repose sur la lutte des classes, sur un combat et des contradictions, à l’opposé de l’utopie de Péguy qui consiste au contraire à résoudre les contradictions par une association entre les êtres dans leur diversité. Démarche associative chez Péguy, à la différence de la dimension dialectique, de lutte, chez Marx. Enfin, la négativité, centrale dans la pensée de Marx au sens où la violence de l’histoire, les destructions, le mal, sont validés par l’avènement de la fin de l’histoire, de la société sans classe, cette négativité est absente de la pensée de Péguy. La cité harmonieuse est étrangère à cette dimension de violence et de destruction. Au contraire, elle la met à distance. La révolution marxiste se fait par l’élimination d’une classe, lors que Péguy développe une pensée inclusive, à l’exact opposé. On l’a placé du côté du socialisme utopique, de l’anarchosyndicalisme, tout un courant de pensée assez divers et étranger au marxisme. Péguy évolue à travers ces différents courants, il est très proche de Jaurès, mais il y a chez lui une conviction inclusive propre.

Même s’il mène des combats, il pose noir sur blanc qu’aucun homme ne peut être exclu. Même s’il se bat dans la rue, l’exclusion n’est pas supportable pour lui. En 1901, il déclare : « Aussi longtemps qu’il y a un homme dehors, la porte qui lui est fermée au nez ferme une cité d’injustice et de haine ». L’affaire Dreyfus va prendre magistralement place dans ce cadre de pensée : Dreyfus est l’exclus et cette exclusion annule le contrat social.

Cette position du socialisme inclusif le conduit à un double rejet : tout d’abord celui de la foi, comme il le déclare à cette époque. Il ne peut pas accepter le principe du jugement dernier et de la damnation. Cela signifie pour lui l’exclusion de certains. Il faut comprendre cela en fonction de la théologie de son époque, mais cette thématique va courir tout au long de son œuvre. À la fin, dans Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc, Péguy parle de Juda, au cœur de sa réflexion sur la passion du Christ, et il explique le cri d’angoisse du Christ par la damnation de Juda. Elle est insupportable pour le Christ. Derrière le Christ transparaît Péguy qui ne peut pas admettre cette damnation, fut-ce la seule de l’histoire.

Péguy rejettera aussi le socialisme marxiste, représenté en France par Jules Guesde qui poussera Jaurès dans ses retranchements. Jaurès sera amené à unifier le socialisme dans un cadre très ferme, ce que Péguy rejette au point de sortir du mouvement. Il s’en va car l’uniformisation est en marche.

 

Les combats

 

Le grand combat est l’affaire Dreyfus. À partir de 1898 les passions se déchaînent, et Péguy s’engage dans le sillage de Jaurès et de Zola. Il signe des pétitions, manifeste à la tête d’étudiants, monte des opérations pour affronter des groupes d’antidreyfusards, finit au poste de police… La « Turne utopie » sert de lieu de ralliement ; ce n’est pas une tour d’ivoire !

L’affaire Dreyfus est une véritable matrice existentielle et morale. Dans Notre jeunesse (1910) il déclare : « Faut-il noter une fois de plus qu’il y eut, qu’il y a dans cette affaire Dreyfus, qu’il y aura longtemps en elle, et peut-être éternellement, une vertu singulière. Je veux dire une force singulière. Nous le voyons bien aujourd’hui. À présent que l’affaire est finie. Ce n’était pas une illusion de notre jeunesse. Plus cette affaire est finie, plus il est évident qu’elle ne finira jamais. Plus elle est finie plus elle prouve. Et d’abord il faut noter qu’elle prouve qu’elle avait une vertu singulière. Dans les deux sens. Une singulière vertu de vertu, tant qu’elle demeura dans la mystique. Une singulière vertu de malice, aussitôt qu’elle fut entrée dans la politique. […] Il faut donc le dire, et le dire avec solennité, l’affaire Dreyfus fut une affaire élue. Elle fut une crise éminente dans trois histoires elles-mêmes éminentes. Elle fut une crise éminente dans l’histoire d’Israël. Elle fut une crise éminente, évidemment, dans l’histoire de France. Elle fut surtout une crise éminente, et cette dignité apparaîtra de plus en plus, elle fut surtout une crise éminente dans l’histoire de la chrétienté. Et peut être de plusieurs autres. Ainsi par un recoupement, par une élection peut-être unique elle fut triplement critique. Elle fut triplement éminente. Elle fut proprement une affaire culminante. […] Dans ces confessions d’un dreyfusiste qui seront une part importante de nos Confessions générales, il y aura, je l’ai promis, de nombreux cahiers qui s’intituleront Mémoires d’un âne, ou peut-être plus platement mémoires d’un imbécile. Il n’y en aura aucun qui s’appellera mémoires d’un lâche ou d’un pleutre. […] Il n’y en aura aucun qui s’appellera cahier, mémoire d’un faible ; d’un repentant. Il n’y en aura aucun qui s’intitulera mémoires d’un homme politique. Ils seront tous, dans le fond, les mémoires d’un homme mystique. On peut publier demain matin nos œuvres complètes. Non seulement il n’y a pas une virgule que nous ayons à désavouer, mais il n’y a pas une virgule dont nous n’ayons à nous glorifier. C’est bien l’idée d’Halévy, qu’en effet je ne m’y reconnaisse pas. [Halévy avait publié quelques mois auparavant un texte sur l’affaire Dreyfus dans lequel Péguy ne se reconnait pas]. […] Notre collaborateur a bien marqué, dans tout son cahier, en effet qu’il ne s’agit point de nous. […] Quand donc la famille de M. Dreyfus, pour obtenir une réparation individuelle, envisageait un chambardement total de la France, et d’Israël, et de toute la chrétienté, non seulement elle allait contre la politique française, mais elle n’allait pas moins contre la politique juive qu’elle n’allait évidemment contre la politique cléricale. Une mystique peut aller contre toutes ces politiques à la fois. Ceux qui apprennent l’histoire ailleurs que dans les polémiques, ceux qui essaient de la suivre dans les réalités, dans la réalité même, savent que c’est en Israël que la famille Dreyfus, que l’affaire Dreyfus naissante, que le dreyfusisme naissant rencontra d’abord les plus vives résistances. La sagesse est aussi une vertu d’Israël. S’il y a les Prophètes il y a l’Ecclésiaste. Beaucoup disaient à quoi bon. Les sages voyaient surtout qu’on allait soulever un tumulte, instituer un commencement dont on ne verrait peut-être jamais la fin, dont surtout on ne voyait pas quelle serait la fin. Dans les familles, dans le secret des familles on traitait communément de folie cette tentative. Une fois de plus la folie devait l’emporter, dans cette race élue de l’inquiétude. Plus tard, bientôt tous, ou presque tous, marchèrent, parce quand un prophète a parlé en Israël, tous le haïssent, tous l’admirent, tous le suivent. Cinquante siècles d’épée dans les reins les forcent à marcher. […] Le prophète, en cette grande crise d’Israël et du monde, fut Bernard Lazard. Saluons ici l’un des plus grands noms des temps modernes, et après Darmesteter l’un des plus grands parmi les prophètes d’Israël. Pour moi, si la vie m’en laisse l’espace, je considérerai comme une des plus grandes récompenses de ma vieillesse de pouvoir enfin fixer, restituer le portrait de cet homme extraordinaire. » (Pl. II, p.533, 535, 537, 538, 548, 549).

Péguy rentre en contact très tôt avec Bernard Lazare, ce journaliste anarchiste qui dénonce en premier la condamnation de Dreyfus ; un marginal à bien des égards, un exclu de toutes les communautés en quelque sorte, théoricien du peuple paria avant Weber. Péguy va nouer avec lui une relation d’amitié profonde, jamais démentie, sans doute parce qu’il est cet exclu qui risque de sortir de la cité, comme Dreyfus a été exclu. Quels sont les autres Juifs que Péguy connaît ? Des normaliens, des dreyfusards, des socialistes, favorables à l’assimilation : des Juifs républicains, tenants du franco-judaïsme, vaste courant depuis l’octroi de la citoyenneté lors de la Révolution française. Ce courant amène des Juifs français à s’assimiler, non pas pour disparaître, mais en étant soucieux de servir la République, le bien commun. Cette idée développée aussi bien par Michaël Maru (La politique de l’assimilation), que James Darmsester, rapproche le messianisme juif de l’idéal républicain. Un cahier de l’Amitié Charles Péguy de 1999 publie un article intéressant sur le sujet : Péguy et les mouvements politiques juifs de Daniel Videnberg. L’article rappelle que Péguy fréquentait des Juifs républicains pour qui le messianisme juif préparait l’idéal républicain. L’un ouvrait à l’autre. En creusant le messianisme juif, on arrivait à l’idéalisme républicain. À l’époque, cette position est très différente de celle des milieux catholiques anti républicains : alors qu’à la Révolution, les Juifs ont gagné la citoyenneté, l’Église y a beaucoup perdu.

Péguy connait ces Juifs-là, rédacteurs des Cahiers de la quinzaine, lecteurs de cette revue dans le sillage de l’affaire Dreyfus. Par contre (article cité supra) Péguy ne connaît pas le judaïsme au sens religieux du terme ; il ne rentre pas dans la dimension religieuse. Il est proche de Juifs qui se sont éloignés de la dimension exclusivement religieuse du judaïsme. Par ailleurs, Péguy n’est pas un lecteur pointu de la Bible ; il en connaît les grands épisodes, mais il ne la travaille pas en historien ou en exégète.

En décembre 1899 lors d’un congrès socialiste réuni par Jean Jaurès, un principe de censure est adopté concernant les textes des membres du parti. Cela révulse Péguy. À partir de là, Péguy divorce d’avec le parti socialiste, parce qu’il refuse ce principe de la censure. Il quitte la librairie George-Bellais soutenue par des socialistes dont Lucien Herre, bibliothécaire de l’École Normale, pour fonder les Cahiers de la quinzaine. Le texte en exergue du premier numéro du 5 janvier 1900 ne laisse aucun doute : « […] je place une obligation de droit, perpétuelle, qui ne subit aucune exception, qui ne peut pas grandir ou diminuer, parce qu’elle est toujours totale, qui s’impose aux petites revues comme aux grands journaux, qui ne peut varier avec le tirage, ni avec les concours ou les utilités : l’obligation de dire la vérité. Dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête, ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste [...] » Aujourd’hui encore, cette intransigeance déontologique inspire les journalistes les plus engagés comme Edwy Plenel, le fondateur de Médiapart. Le nombre des lecteurs est de deux mille au plus, à peine assez pour en assurer la viabilité. Il y a une bonne proportion de Juifs, dans le prolongement de l’affaire Dreyfus, tant parmi les lecteurs que les rédacteurs comme Daniel Halévy, Jules Isaac, André Spire, Bernard Lazare… Les Cahiers comportent des comptes rendus de la politique française, des courriers consacrés à des pays étrangers, en particulier aux minorités en danger, des textes littéraires. Revue de combat, située rue de la Sorbonne, elle publiera des textes dirigés contre l’Université.

La défense des minorités, constitue un des axes majeurs de la revue avec un nombre important de textes : les Arméniens dont Péguy dénonce le génocide, les Juifs d’Europe Centrale dans plusieurs cahiers (les pogroms en Roumanie et en Russie, les difficultés des Juifs en Autriche-Hongrie). En 1910, un cahier complet est consacré aux Juifs russes, au Bund et au sionisme. Par manque de temps, Péguy n’a pas pu concrétiser son intention d’en publier un autre sur le sionisme. La préoccupation du judaïsme est au cœur de ses préoccupations dans les Cahiers, de 1900 jusqu’à sa mort en 1914.

 

Le retour à la foi

 

En septembre 2008, Péguy affirme à son ami Joseph Lotte : « Je ne t’ai pas tout dit… J’ai retrouvé ma foi… Je suis catholique. » Selon ses mots mêmes, il ne s’agit pas d’une conversion, mais d’un approfondissement. Il reste en dehors des sacrements, au porche de l’Église. Sa sensibilité est celle de la prière si présente dans sa vie (pèlerinages) et son œuvre à partir de là. L’éloignement des sacrements s’explique par son mariage civil et son refus de forcer sa femme à un mariage religieux et à une conversion par le baptême. Ses enfants ne seront baptisés qu’après sa mort. Il entre en conflit avec Maritain et quelques prêtres sur ce point-là. Péguy demeure l’homme inclusif. Certains cherchent à le faire sortir du camp socialiste et à le gagner au camp adverse. Le jeune Maritain lui conseille de se marier et de rompre avec sa femme si elle refuse ! Péguy l’écarte. Il reste l’homme de l’addition, de l’inclusion, du « et », et non du « ou ». Toutes les étapes de sa vie s’ajoutent ; il les comprend comme approfondissement de son existence qui avance, qui ajoute, mais ne retranche jamais.

Ce retour au christianisme ne l’éloigne pas du judaïsme, bien au contraire. Il entreprend une sorte de méditation sur le judaïsme religieux, sur la Bible, et bien avant Vatican II, propose l’articulation du christianisme et du judaïsme comme s’il était impossible de penser l’un sans l’autre.

L’article roboratif de Roger Dadoun, « Le judaïsme dans le christianisme » (Revue de l’Amitié Charles Péguy, 1999), ouvre à l’originalité et à l’apport incontestable de cette pensée. Selon l’auteur, deux dimensions sont à considérer : la première, « diachronique de généalogie », articule les deux immensités du judaïsme et du christianisme. Il s’agit de « deux mondes immenses qui ne pouvaient communiquer que par leur cimes, renversées de l’une sur l’autre (Pl. III, p.1407). Ainsi dans Le Mystère des Saints Innocents :

« Un homme avait douze fils. Comme les quarante-six livres de l’Ancien Testament marchent devant les quatre Évangiles et les Actes et les Épîtres et l’Apocalypse.

Qui ferme la marche.

Comme les quarante-six livres de l’Ancien Testament marchent devant les vingt-sept livres du Nouveau Testament.

Ayant posé leurs quarante-six tentes dans le désert.

Et comme Israël marche devant la chrétienté.

Et comme le bataillon des Justes marche devant le bataillon des saints.

Et Adam devant Jésus-Christ

Qui est le deuxième Adam.

Ainsi devant toute histoire et devant toute similitude du Nouveau Testament.

Marche une histoire de l’Ancien Testament qui est sa parallèle et qui est sa pareille.

Un homme avait deux fils. Un homme avait douze fils.

Et ainsi devant toute sœur chrétienne

S’avance une sœur juive qui est sa sœur aînée et qui l’annonce, et qui va devant ». (Pl. III, p. 747)

La deuxième dimension, « synchronique d’irradiation », présente l’imbrication de ces immensités à partir de la personne de Jésus, rotule de cet emboitement, qui marque autant la liaison que la contrariété. Le Mystère des Saints Innocents évoque aussi cette dimension : « J’ai découpé le temps dans l’éternité, dit Dieu.

Le temps et le monde du temps.

La création fut le commencement et le jugement sera la fin. […]

Et tout l’Ancien Testament part de cette création.

Et tout le Nouveau Testament va vers ce jugement

Et dans l’Ancien Testament le paradis est au commencement.

Et c’est un Paradis terrestre.

Mais dans le Nouveau Testament le paradis est à la fin.

Et je vous le dis, c’est un paradis céleste.

Et tout l’Ancien Testament va vers Jean le Baptiste et Jésus.

Mais tout le Nouveau Testament vient de Jésus. » (Pl. III, p.781)

 

Ce « mais », Péguy va en rendre compte dans Victor-Marie comte Hugo : « Il faut l’avouer, la lignée charnelle de Jésus est effrayante. Peu d’hommes, d’autres hommes, ont peut-être eu autant d’ancêtres criminels, et si criminels. Particulièrement si charnellement criminels. C’est en partie ce qui donne au mystère de l’Incarnation tout son prix, toute sa profondeur, une reculée effrayante. Tout son emportement, tout son chargement d’humanité. De charnel. Au moins pour une part, et pour une grande part. » (Pl. II, p.734) Péguy évoque David, Salomon, reprend la généalogie du Christ et en tire toute une série de difficultés, de contrariétés, et même de violences.

En fin d’article, Roger Dadoun conclut à une sensibilité juive de Péguy : « sa répulsion si profonde à l’égard de l’antisémitisme, son obsession de la lettre ou du livre, son insistance sur la chair et la terre, une profonde mélancolie - mais encore, pour terminer sur une note plus gaie, son exaltation de la vertu Espérance, très proche, autant sinon plus que la patience juive dont Péguy parle si bien, d’une certaine résonnance judaïque - celle qui sonne ou résonne à l’occasion de la Pâque juive, lorsque l’officiant psalmodie la phrase emblématique… l’an prochain à Jérusalem… ». L’espérance est au cœur de l’œuvre méditative chrétienne de Péguy, petite fille qui s’avance entre les deux vertus théologales, la foi et la charité. L’espérance chrétienne descend de l’espérance juive.

Dans le prolongement de Jacqueline Cuche, il faut rappeler que Péguy ne s’est jamais rallié à la théologie de la substitution. Dans son œuvre, il n’y a pas une phrase affirmant que les chrétiens remplacent les Juifs ou que les Juifs devraient se convertir. Péguy est seul, ou quasiment seul en son temps, à déclarer que « Dieu a toujours en sa main le peuple de ses premiers serviteurs » (Pl. III, p.1333). Ainsi affirme-t-il dans Victor-Marie comte Hugo : « Ce n’était point en un sens leur office, ce n’était point en un sens leur destination [celle du christianisme] » (Pl. III, p.235) ; sous-entendu, ils avaient une autre destination. Cette pensée préfigure les réflexions théologiques récentes sur les deux alliances : dans la première, le peuple juif se voit confier une mission qui ne peut pas être pensée, et qui n’est plus pensée aujourd’hui, en termes de substitution. Péguy a à l’évidence anticipé cette évolution considérable, mais tardive, dans le monde chrétien. Il n’évoque jamais l’idée que les Juifs ont terminé leur temps et que les chrétiens sont là pour les remplacer.