Ce que Léonard de Vinci nous dit de Judas dans sa célèbre Cène

Ce que Léonard de Vinci nous dit de Judas dans sa célèbre Cène

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Ce que Léonard de Vinci nous dit de Judas dans sa célèbre Cène

Marie-Pauline Lagonel | 11 avril 2017

 

La Cène, par Léonard de Vinci, 1494-1498, fresque, Église Santa Maria delle Grazie de Milan © Wikimedia

 

Au-delà de son admirable dimension artistique, la célèbre peinture de Léonard de Vinci est une profonde leçon sur la rédemption et le salut.

 

« Le soir étant venu, il arriva avec les douze. Pendant qu’ils étaient à table et qu’ils mangeaient, Jésus dit : Je vous le dis en vérité, l’un de vous, qui mange avec moi, me livrera. Ils commencèrent à s’attrister, et à lui dire, l’un après l’autre : est-ce moi ? Il leur répondit : c’est l’un des douze, qui met avec moi la main dans le plat. Le Fils de l’homme s’en va selon ce qui est écrit de lui. Mais malheur à l’homme par qui le Fils de l’homme est livré ! Mieux vaudrait pour cet homme qu’il ne fût pas né. » (Marc, 14, 17-21)

 

La Cène, par Léonard de Vinci, 1494-1498, fresque, Église Santa Maria delle Grazie de Milan © Wikimedia 

 

La Cène de Léonard de Vinci, peinte entre 1495 et 1498, capte l’instant où Jésus vient de dire ces paroles, et où les apôtres sont bouleversés. Au centre, le visage du Christ est d’une immense sérénité. Tout le tableau est bâti autour de lui, il est le point de fuite central vers lequel convergent toutes les lignes de force. En ce visage, apparaît, se manifeste, se réalise la convergence de l’humain, proche, terrestre, et du lointain, céleste, divin, suggéré par le paysage sans fond encadré par les trois baies.

La légende dit que Léonard mit trois ans à finir son tableau, parce qu’il n’osait pas s’attaquer au visage du Christ. À sa droite, on reconnaît saint Jean, le disciple préféré, plein de confiance et de douceur. C’est presque un double de Jésus. Pour les autres personnages, on dirait des acteurs véhéments, ils sont figés dans des gestes théâtraux. La tempera résiste mal au passage du temps, les détails s’effacent. Heureusement, le tableau de Léonard a été copié, gravé, imité aussitôt, et même si chaque interprétation nouvelle l’infléchit ou l’appauvrit, il est d’une conception si puissante qu’elle reste toujours visible, incontournable, structurante.

 

Mais où se trouve Judas ?

Traditionnellement les peintres placent Judas au premier plan. On le reconnaît à ses attributs : sa laideur, la bourse à sa ceinture et son costume vert et jaune.

Remarquons dans cette icône comme Judas est reconnaissable entre tous, outre qu’il n’a pas d’auréole. Nous sommes dans la tradition populaire européenne, celle qui repousse Judas d’instinct, le rejette avec force, parce qu’il est associé à l’appât du gain.

La Cène, par Léonard de Vinci, 1494-1498, fresque, Église Santa Maria delle Grazie de Milan © Wikimedia 

 

Dans La Cène de Léonard, Judas a bien un costume vert, mais on ne voit guère son visage tourné vers le Christ ; il est impossible de repérer chez lui une expression ou un geste qui le trahirait : Judas est anodin, il est quelconque et il a moins de personnalité que l’apôtre consterné qui se penche, anxieusement, vers saint Jean, juste derrière lui.

 

La motivation première de la trahison de Judas est l’argent. On le reconnaît parce qu’il tient la bourse à la main ; Judas est ainsi l’emblème de la marchandisation universelle. Mais l’Église insiste sur le fait que Judas n’est pas maudit de naissance. Il était libre de ses actes comme nous tous. Les peintres ont souvent joué sur cette ambivalence, tel Rubens, qui a donné  à Judas ses propres traits, et oriente son regard vers nous.

La Cène, par Pierre-Paul Rubens, 1632, huile sur toile, Pinacothèque de Brera à Milan © Wikimedia

Notre façon d’être des Judas peut se décomposer en trois moments : le premier, quand étourdiment, nous choisissons de faire plaisir à quelque autorité, sans mesurer que notre attitude se transforme déjà en grave trahison. Trente deniers, à l’époque, ce n’est pas grand-chose, c’est la rémunération d’un petit service. Puis vient le moment où il faut passer à l’acte : c’est le moment du baiser de Judas, de l’hypocrisie, de la félonie, du crime par duplicité ; enfin vient la sanction, comme un retour de flamme : nous sommes accablés de remords. Judas s’est suicidé, en prenant conscience, après la mort de Jésus, de la gravité terrible de sa trahison.

Il existe un texte ancien, appelé Évangile de Judas ; c’est un texte apocryphe (c’est-à-dire non reconnu comme authentiquement écrit par Judas) qui tente de répondre à une question très difficile : pourquoi Dieu a-t-il permis qu’un homme comme Judas trahisse Jésus et soit donc responsable de la condamnation de l’Innocent ? L’Église propose une réponse : Judas a été un instrument de Dieu dans le rôle du traître presque malgré lui. Cette solution au mystère de l’iniquité peut être apaisante si on l’applique soi-même à ses propres cas de conscience, donnant lieu à des remords. D’un mal peut venir un bien, et Dieu seul sait où il veut en venir. Mais on ne saurait, une fois la trahison confessée, se contenter d’être un Judas pour le restant de ses jours.

Un saint Pierre ambivalent            

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