Jeûner aujourd'hui , par Régine Maire

Jeûner aujourd'hui , par Régine Maire

regine maire

Les chrétiens redécouvrent le jeûne durant le carême. Le jeûne et sa dimension spirituelle.. " Ce n'est pas seulement de pain que l'homme vivra" Au moment où s'ouvre le Carême il est bon de ré- entendre la Parole, enjeu de vie. Et que le pain n'est pas le tout de la vie. Comme le jeûne n'est pas le tout du Carême puis qu' indissociablement lié au partage et à la prière.

Prière, jeûne et partage se nourrissent et se fécondent. Pourtant en cette année consacrée au corps dans notre diocèse un regard sur le jeûne nous aide autrement à mettre le corps à sa juste place et à entrer plus profondément dans le mystère de l'Incarnation.
Le Nouveau Testament nous rappelle que le jeûne est le moyen de creuser notre désir voir même de le faire naître: il est "entrée en soi-même" et retournement vers Dieu et vers les autres.
A un moment de notre histoire où l'un manque et l'autre gaspille, où l'un meurt de désordre alimentaire et l'autre de refus de se nourrir nous pouvons penser qu'il est bon de jeûner aujourd'hui.
Car il ne s'agit plus de mortification, ni seulement de règle à observer mais de choix et le jeûne comme le repas peuvent devenir une fête!
Aujourd'hui on voit dans les Eglises revenir la pratique du jeûne, sans doute fruit de la lecture assidue de l'Evangile et du désir de suivre "de plus près Jésus". L'imiter, lui qui s'est "vidé" des attributs de sa divinité pour revêtir notre humanité ainsi le jeûne permet de faire l'expérience que "renoncer" à un besoin juste peut faire naître d'autres besoins autrement plus fondamentaux.
Dans l'évangile de Matthieu trois moments nous interpellent: après l'effusion de l'Esprit déterminante du baptême, Jésus partira joyeux pour sa mission après quarante jours de jeûne où il s'affrontera à Satan; jeûner alors c'est montrer que notre amour de Dieu passe la satisfaction de nos besoins vitaux. Lorsqu'il parlera de cette pratique au cours du Sermon sur la Montagne Jésus insistera sur la façon de vivre tant le jeûne que l'aumône et le prière: dans le secret, c'est cela qui plait à Dieu. Ainsi aussi de l'ami de l'époux qui jeûne dans l'attente de la rencontre. Désormais on jeûnera à sa façon, à cause de Lui, comme lui, en souvenir de sa disparition, dans l'attente de son retour.
Ma propre expérience et celle de beaucoup d'autres me confirme qu'expérimenter le "creux" ouvre les mains et le cœur à l'accueil de l'autre, de la nature, de Dieu car ce chemin est profondément celui du sens.
Certes le corps est purifié dans un moment de jeûne mais c'est aussi la personne tout entière qui entre dans une purification s'ouvrant à la révélation de son péché, à un regard nouveau sur elle-même, les autres, la révélation du visage de Dieu.
Certes le jeûne peut être vécu sans considération religieuse et peut être préconisé à titre diététique et/ ou médical. L'expérience de Lanza del Vasto d'autre part montre que c'est une arme dans la résolution des conflits, celle de Gandhi une force dans le combat contre le mal. C'est vraiment un élan de vie (là où la grève de la faim peut être dans une logique de mort).
Mais le jeûne dont nous parlons revêt toujours une dimension spirituelle, il s'inscrit dans une relation à Dieu.
Catholiques, nous ne sommes pas les seuls à aimer le jeûne.
Pour les orthodoxes le jeûne est l'expression de la lutte spirituelle de l'église en marche vers le Royaume céleste, il est essentiel à tout effort spirituel.
Il y a deux formes de jeûne. Le jeûne total, limité à un jour, est une attitude spirituelle de "faim de Dieu" pour la préparation d'une grande fête. Le jeûne partiel est un long effort pour libérer des dépendances qui asservissent l'esprit à des désirs non essentiels. Mais cet effort n'est rien sans le secours de la prière Ce ton particulier au Carême porte un nom dans l'orthodoxie, celui de "radieuse tristesse" (ou encore "douloureuse joie" selon le choix de traduction).
Dans le judaïsme, le jeûne de Kippour par exemple a une dimension spirituelle forte. La prière est indissociable du jeûne, le transcende et le condense en une unité car tout le peuple a péché. Non pas jeûne de deuil mais demande de pardon qui ouvre à l'espérance, relance la vie et réintègre dans le cycle du cosmos ( car Kippour est lié aux fêtes qui le précèdent et le suivent - entre le mystère de l'histoire de Rosh Hachanah et la fête du cosmos de Soukkot). Le jeûne est un état transitoire où la douleur conduit à la joie, la joie d'être pardonné.
Quand aux musulmans, la première raison pour laquelle ils jeûnent est pour obéir à Dieu, lui plaire pour gagner le Paradis. Plaire à Dieu, c'est l'aimer, le craindre et lui obéir. Le mois de Ramadan, quatrième pilier de l'Islam est un mois marqué par le jeûne comme privation de nourriture mais aussi occasion de pardon et de partage, d'entraide. "Quand Ramadan commence, les portes du ciel s'ouvrent, les portes de l'enfer se ferment et les démons sont enchaînés".
Le Ramadan c'est aussi être en paix avec son créateur, Dieu, la paix avec soi même et avec les humains
Bref, le jeûne nous dispose à accueillir Dieu, son Esprit, ses dons. Il nous recentre sur l'essentiel. Et l'essentiel pour nous disciples du Christ ne serait-il pas le pain? Le pain de chaque jour que nous demandons dans le Notre Père, le pain de vie de l'Eucharistie que Dieu a mis entre nos mains?
Le fruit à attendre du jeûne alors n'est-il pas de retrouver le goût de l'essentiel, du pain, des choses simples? De l'unité aussi comme les grains de blé broyés et pétris ensemble pour un seul pain?
Quand nous jeûnons, une seule chose reste indispensable: boire….Alors "notre sœur l'eau" nous dit la vie, nous dit ce que nous ne pouvons refuser à personne, nous dit ce qui nous met en relation comme Jésus avec la Samaritaine.
De mon expérience de jeûne je retiens surtout la prise de conscience que tout vient de Dieu, que tout est don, que je reçois ma vie, que le Christ se donne à nous en nourriture.
Mais aussi que le jeûne n'est pas une fin en soi:
Prière, miséricorde et jeûne
Les trois ne font qu'un
Et se donnent mutuellement vie
Le jeûne est l'ame de la prière,
La miséricorde est la vie du jeûne.
Celui qui prie doit jeûner:
Celui qui jeûne doit avoir pitié…
Le jeûne ne porte pas de fruit
S'il n'est pas arrosé par la miséricorde;
Le jeûne se dessèche par la sécheresse de la miséricorde;
Ce que la pluie est pour la terre, la miséricorde l'est pour le jeûne.
(Saint Pierre Chrysologue)
 

Régine Maire (2014)

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Le jeûne, pour un autre appétit de vivre !
Jean-Claude Noyé , journaliste à Prier et auteur de l'ouvrage Le grand livre du jeûne, ed. Albin Michel.
Fondateur des Assises chrétiennes du jeûne, il revient sur la notion de jeûne qui par l'expérience du manque permet de se rapprocher du Christ. Vivre la frugalité : une démarche essentielle pour le chrétien !
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