Le 16 décembre dernier, Bernard Comte, historien, membre de l'AJC de Lyon, donnait une conférence intitulée : Pie XII une béatification contestée, le "silence " envers la SHOAH.

Le 16 décembre dernier, Bernard Comte, historien, membre de l'AJC de Lyon, donnait une conférence intitulée : Pie XII une béatification contestée, le "silence " envers la SHOAH.

Après avoir précisé qu'il n'était pas possible, dans ce cadre, de traiter la question de manière exhaustive, Bernard Comte a présenté avec beaucoup de rigueur, d'équilibre et de pédagogie, les aspects du problème qui lui paraissaient les plus importants pour des consciences juives et chrétiennes. Jacques Joatton et Jean Massonnet nous livrent ci-dessous les notes qu'ils ont prises lors cette conférence, notes que Bernard Comte a bien voulu relire et compléter.

Pie XII, une béatification contestée
(La question de son « silence » devant la Shoah)
9782870279373.jpg Une réflexion historique qui s'appuie particulièrement sur l'ouvrage ardu, mais intelligemment érudit, de l'historien italien Giovanni Miccoli, Les dilemmes et les silences de Pie XII (éditions Complexe, coll. « Histoire du temps présent », 2006, 473 p.).
1. Canonisation et béatification en catholicisme
Que signifie canoniser ?
Canoniser est de la racine du grec kanwn qui signifie règle : droit canonique, canon de la Bible, canon des saints, c'est à dire liste officielle des « saints ». Dieu seul est saint, mais l'on peut dire qu'un chrétien par le Christ est amené à partager la sainteté de Dieu. Ces chrétiens dont le rayonnement a été exceptionnel sont des exemples proposés par l'Eglise. On leur rend un culte comme à des frères aînés qui montrent le chemin et on peut implorer leur intercession, car il existe une « communion des saints ».
Pour qu'un chrétien soit canonisé, l'église instruit un « procès », long et rigoureux, selon des règles particulières. Avant la canonisation le chrétien est d'abord béatifié, c'est à dire reconnu comme « bienheureux ».
Béatification et canonisation des papes
Durant le 1er millénaire, beaucoup de papes et d'évêques ont été reconnus saints. Puis à partir du XIe siècle, plus aucun (sauf Pie V pape du XVIe siècle) avant 1954 : canonisation de Pie X par Pie XII. A la fin du Concile, en 1965, Paul VI ouvre le procès de ses deux prédécesseurs, Pie XII et Jean XXIII, deux papes fort différents. Jean Paul II ouvre celui de Paul VI et procède à de nombreuses béatifications. Mais au lieu de Pie XII, dont le cas fait problème (levée de boucliers de la part des Juifs), c'est Pie IX qui est béatifié en même temps que Jean XXIII.
Pourquoi toutes ces béatifications des papes ? Parce qu'ils ont cessé d'être des souverains temporels et qu'ils ont accru leur autorité sur l'Eglise par une centralisation accrue (que le concile a rééquilibrée par la collégialité, mais l'application est difficile). Toute canonisation ayant une dimension pédagogique (en ce sens on parle de « politique de canonisation »), celles-ci servent une sacralisation plus marquée de la fonction pontificale, prolongeant le dogme de l'infaillibilité pontificale proclamé en 1870. Serait-ce la fonction pontificale qui serait canonisée, sans la fonction épiscopale pourtant réhaussée par le concile ? Réaction à la sécularisation de l'histoire religieuse, devenue histoire critique ? L'institution église catholique se grandit-elle, est-elle fidèle à l'exemple de Jésus en glorifiant ainsi ceux qui l'ont dirigée ?
Le cas de Pie XII
Pie XII est mort en 1958. Le Concile est ouvert en 1962. Les Pères conciliaires refusent de travailler sur les schémas préparés sous la direction de l'équipe du Saint Office, conservatrice, mise en place du temps de Pie XII (cardinal Ottaviani).
L'année 1965 marque le départ de trois processus importants : - On vient de voter, à la fin du Concile, après 3 ans de discussions serrées, le décret Nostra à†tate , concernant les relations avec les religions non-chrétiennes, en particulier avec les Juifs. Ce texte profondément novateur, quoique fortement atténué au fil de ses versions successives, ouvre une ère nouvelle. - La pièce de l'écrivain allemand Rolf Hochhuth Le Vicaire est créée à Berlin et à Paris. L'auteur dénonce l'attitude de Pie XII durant la guerre et en particulier son silence face à la Shoah, de manière assez simpliste sinon caricaturale, mais déclenche une controverse publique durable. Le pape Paul VI, souhaitant défendre Pie XII dont il était pendant la guerre un des deux plus proches collaborateurs, demande aux archivistes du Vatican de publier les documents concernant les années 1939-1945. Un premier volume paraît en 1965, dix autres suivront (Actes et documents du Saint-Siège). Mais cette sélection opérée par les archivistes du Vatican ne peut se substituer à l'examen de l'ensemble des archives par des historiens. C'est ce qui amène Jean-Paul II à charger en 1999 une commission mixte d'historiens juifs et chrétiens de faire la lumière sur l'attitude de Pie XII d'après ces archives, mais cette commission y renonce faute d'avoir accès à l'ensemble de ces archives non encore classées ; leur classement exigera encore des années de travail. - Paul VI ouvre le procès de béatification de Pie XII, cause qui va prendre une valeur symbolique et trouver des champions intéressés dans l'aile conservatrice de l'Eglise, et notamment à la Curie dont le Concile a temporairement diminué le pouvoir.
Ces trois questions se croiseront constamment.
Le nouveau regard de l'Eglise sur le judaïsme, inauguré par Nostra aetate se traduit aussi par l'acte de repentance. De la part des évêques français, à Drancy, en 1997. De la part de Jean-Paul II à Rome, lors du jubilé de 2000, repentance « pour les péchés commis par de nombreux chrétiens vis à vis du peuple de l'Alliance ».
La Shoah est tenue aujourd'hui (le mot est relativement récent, comme l'attention majeure portée au fait historique) pour un point extrême dans l'histoire de l'humanité, ou du moins de la civilisation occidentale marquée par le christianisme. Au-delà de l'horreur des souffrances endurées, il y a l'ambition délirante, le défi face aux Droits de l'homme ou face à Dieu, de fanatiques s'arrogeant le droit de décider qui doit être reconnu ou non comme être humain, et d'anéantir tout un peuple au nom de cette prétention criminelle. Cela n'avait certes pas alors l'évidence que nous connaissons, mais il y a eu des contemporains, chrétiens ou non, pour le sentir et crier – mais pas la première autorité spirituelle de l'Europe : d'où le problème de ce qu'on appelle « le silence de Pie XII ». La question n'est pas de décompter le nombre de Juifs que Pie XII a sauvé ou contribué à sauver, mais de constater qu'il n'a pas cru utile ou possible de se poser en témoin de la conscience universelle, humaine et chrétienne, face à l'entreprise monstrueuse.
Sur l'appréciation de cette conduite, les historiens apportent leurs analyses, les journalistes leurs explications. C'est pour les autorités juives un point majeur pour la réussite du rapprochement de l'église catholique avec les Juifs et le judaïsme, et pour les chrétiens un sujet de division entre critiques et défenseurs de Pie XII, adeptes de différentes positions ecclésiologiques et interprétations du rôle historique du concile Vatican II.
2.Le « silence » de Pie XII
A/ Qu'est-ce que Pie XII a su, comment l'a-t-il appris, comment a-t-il réagi ?
Il a été parfaitement informé des massacres de masse, du processus de l'entreprise d'extermination. Dès 1933 déjà sur ce qui se passait en Allemagne. En 1939-40, sur ce qui se passait en Pologne. Informé toute l'année 1942. Mais des informations partielles.
Par qui ?
En particulier par les nonces, ses représentants dans tous les pays d'Europe (sauf URSS), par des évêques et de nombreuses filières, comme les aumôniers militaires italiens qui ont transmis au Vatican ce qu'ils apprenaient des soldats revenus de l'Est. Mgr Montini, un des deux responsables de la secrétairerie d'état (direction de l'administration pontificale) écrit dans un mémorandum du 5 mai 1943 : « Juifs. Situation épouvantable. En Pologne ils étaient avant la guerre environ 4.500.000 : on calcule aujourd'hui, avec tous ceux qui sont venus des autres pays occupés par les Allemands, qu'il n'en reste que 100.000. A Varsovie on avait formé un ghetto qui en contenait environ 650.000 ; il y en aurait aujourd'hui 20 à 25.000 » Mgr Gruber, évêque de Fribourg déclare en février 1942 : « Il existe, tout porte à le croire, un plan de destruction complète des Juifs » Et certains y voient la réalisation de la menace « prophétique » proférée par Hitler, le 30 janvier 1939, devant le Reichstag : « Je veux de nouveau être prophète. Si la finance juive internationale en Europe et hors d'Europe devait parvenir à entraîner une nouvelle fois les peuples de la terre dans une guerre mondiale, le résultat ne serait pas la bolchévisation de la planète, et donc une victoire juive, mais l'annihilation de la race juive en Europe. »
Mais être informé ne signifie pas forcément savoir, avoir une connaissance claire. Il faut pouvoir le croire, l'imaginer. Ainsi Raymond Aron expliquera, après la guerre, dans ses Mémoires son incrédulité et celle de ses contemporains : «Les chambres à gaz, l'assassinat industriel d'êtres humains, non, je l'avoue, je ne les ai pas imaginés et, parce que je ne pouvais pas les imaginer, je ne les ai pas sus». Le résistant polonais Jan Karski, qui révèle fin 1942 à Londres et à Washington ce qu'il a vu dans le ghetto de Varsovie et, déguisé en garde ukrainien, dans un centre d'extermination polonais, s'entend répondre par un juge de la Cour suprême des Etats-Unis, lui-même juif : " Jeune homme, je ne vous dis pas que vous êtes un menteur, mais je ne vous crois pas." Devant cet « incroyable », l'homme raisonnable retient en quelque sorte sa faculté de « connaître » ce qu'il ne peut imaginer ni comprendre. Pie XII, informé, a été sollicité d'intervenir. Il s'est interrogé sur la manière de le faire. Il a parlé publiquement, à deux reprises :
Noël 42 : dans un message radiodiffusé, il exprime des vœux de paix, pour que règne un ordre nouveau dans une humanité réconciliée. Il énumère les catégories de victimes du conflit, qui réclament un tel voeu : « les morts innombrables (...), les mères, les veuves, les orphelins (...), les innombrables exilés » ; les « centaines de milliers de personnes, qui, sans aucune faute de leur part, et parfois uniquement pour des raisons de nationalité ou de race, sont destinées à la mort ou à une extinction progressive ». Il n'emploie ni le mot juif, ni le mot nazi, ni le mot extermination et ne prononce pas de condamnation.
Le 2 juin 1943, dans un discours devant le collège des cardinaux, il exprime sa sollicitude envers ceux qui, à cause de leur nationalité ou de leur race, sont « livrés à des mesures d'extermination ».
Il a certes expliqué à plusieurs reprises qu'il avait estimé ces formules suffisamment claires, et que cette allusion minimale qui ne cite aucun des protagonistes ni ne condamne les auteurs du forfait était le maximum de ce qu'il pouvait dire. Outre les raisons de haute politique pontificale dont je parlerai plus loin, il a déclaré en privé qu'il retenait les « paroles de feu » qu'il aurait pu prononcer pour éviter les représailles pires qui se seraient abattues sur les Juifs (ce ne pouvait guère être pire) et sur les églises des pays occupés, ce pourquoi il a voulu laisser les évêques juger sur place de ce qui pouvait être dit ou fait pour dénoncer le massacre.
Mais après la guerre, cet argument ayant disparu, il a persisté à refuser de prononcer une parole solennelle sur la shoah ou contre l'antisémitisme. Ainsi, devant l'appel angoissé adressé par Jacques Maritain, alors ambassadeur auprès du Saint-Siège, par l'intermédiaire de son ami Montini (lettre du 12 juillet 1946) : « Ce dont Juifs et Chrétiens ont aussi et par-dessus tout besoin, c'est qu'une voix  la voix paternelle, la Voix par excellence, celle du Vicaire de Jésus-Christ  dise au monde la vérité […] », Pie XII a déclaré à ce grand penseur catholique qu'il estimait qu'il avait dit ce qu'il pouvait dire et n'en dirait pas plus.
B/ Comment comprendre ce silence ?
Etait-il antisémite ? Sûrement pas à la manière raciale des nazis ou politique et païenne de Maurras, mais il a été éduqué à Rome dans les années 1890-1910 en pleine époque du « catholicisme intransigeant », réaction contre la société libérale issue des Lumières. L'hostilité au monde moderne émancipé de la tutelle de l'église (c'est l'époque de la répression du « modernisme » dans les sciences religieuses) s'accompagne d'une grande méfiance sinon plus vis à vis des juifs qui profitent de cette émancipation. On dénonce donc le « péril juif » et on souhaite que les gouvernements prennent des mesures pour contenir l'influence juive – comme le fera le gouvernement de Vichy, entre autres. Cette forme modérée d'antisémitisme réactionnel s'appuie sur le terreau de l'anti-judaïsme (proprement religieux) traditionnel depuis les Pères de l'église, même si des voix se sont fait entendre telle celle de Pie XI en 1938 : « Par le Christ et dans le Christ, nous sommes de la descendance spirituelle d'Abraham (.). Nous sommes spirituellement des sémites. » Pie XI qui l'année précédente a adressé aux catholiques allemands l'encyclique « Mit brennender Sorge », qui comporte un chapitre où il dénonce l'antisémitisme. Mais pour son successeur la persécution des Juifs, victimes parmi beaucoup d'autres d'une guerre due aux multiples erreurs du monde moderne, ne concernait pas directement les chrétiens.
Sympathie et indulgence envers l'Allemagne ?
Eugenio Pacelli, futur Pie XII, a été nonce à Munich puis aussi à Berlin de 1919 à 1929, il connaît donc bien l'Allemagne et les évêques allemands, il est l'ami de plusieurs d'entre eux.
Avant 1933, l'église d'Allemagne a exprimé son opposition à la doctrine nazie et interdit aux fidèles de la favoriser. Mais à l'arrivée d'Hitler en 33, elle fait confiance à celui qui se présente habilement comme un garant de l'ordre et de l'autorité de l'état, décidé à s'appuyer sur le patrimoine chrétien de l'Allemagne ; il fait figure de seul rempart contre le communisme après le désordre politique et moral de la République libérale. Aussi le parti catholique vote les pleins pouvoirs à Hitler et accepte de disparaître, tandis que les évêques suspendent leurs sanctions contre les adhérents au national-socialisme. Hitler propose aussitôt un Concordat au Saint-Siège, qui en accepte l'offre – c'est pour Pie XI la garantie que l'église a intérêt à rechercher de la part de tous les états qui ne sont pas explicitement catholiques. Le cardinal Pacelli, alors secrétaire d'état de Pie XI, le négocie et le signe. Il est stipulé que le Saint-Siège s'engage à ne pas s'ingérer dans les affaires intérieures allemandes. La liberté de l'Eglise est reconnue. L'enseignement religieux catholique et les écoles catholiques sont garantis. L'article 32 précise que le clergé ne doit pas s'occuper de politique et que les évêques doivent prêter serment à l'état – article dont Hitler a refusé d'adoucir la formulation. Désormais, les évêques s'accrochent au Concordat (régulièrement érodé pas les Nazis, qui font la sourde oreille à leurs protestations prudentes), avec l'espoir que le régime hitlérien ne durera pas et qu'ils évitent le pire. Et quand la guerre éclate, le loyalisme patriotique interdit plus que jamais de critiquer la politique hitlérienne – le cas des sermons de Mgr Von Galen contre l'élimination par « euthanasie » des bouches inutiles est une exception. Pie XII ne se sent pas le droit de bousculer ce catholicisme allemand pris dans un terrible piège divisé. Il félicite les évêques les plus courageux, comme von Preysing à Berlin, en leur recommandant la prudence, mais il comprend surtout le très loyaliste cardinal Bertram qui préside cet épiscopat divisé. Il faut donc aller plus loin, et interroger la manière dont Pie XII a mené sa fonction.
C/ Pie XII et la mission de l'Eglise : l'exercice de la fonction pontificale.
Après la guerre (1945-1958), l'action de Pie XII enfin libre de ses mouvements peut se schématiser (simplification extrême !) en deux versants : d'une part, une grande action spirituelle, un considérable travail intellectuel pour élaborer une pensée de l'église sur de nombreux sujets de société et de civilisation. Il fait l'éloge de la démocratie et du progrès technique, encourage la construction européenne (en partie comme rempart contre le danger communiste) et ouvre des portes à la science religieuse – notamment pour la recherche biblique. Mais à partir de 1950, il réagit de façon très conservatrice devant les initiatives missionnaires et les audaces intellectuelles qui sont apparues notamment en France pendant la guerre. Il préside à la condamnation par le Saint-Office de la « nouvelle théologie » (de Lubac, Chenu, Congar) qui inspirera Vatican II et en 1957 à celle du "catéchisme progressif" de Joseph Colomb, prêtre lyonnais. Il accentue alors le fonctionnement monarchique de l'Eglise avec son administration, la curie et les universités romaines, qui sanctionne durement en France les avant-gardes « progressistes ». Il impose personnellement, pour sauvegarder une conception traditionnelle du sacerdoce, l'interdiction du travail aux prêtres ouvriers.
Face à la Shoah, comment a-t-il rempli la mission de l'Eglise ? C'était un homme sensible, qui souffrait et priait. Il a compati dans son cœur, et contribué à sauver nombre de Juifs romains. Mais il n'a pas mesuré la dimension de la Shoah. Ni sa dimension humaine, parce qu'il l'a comptée, comme bien d'autres crimes ou malheurs, comme la guerre elle-même, parmi les conséquences d'idéologies erronées (nazisme, communisme), produits de sociétés qui se sont écartées des vérités enseignées par l'église, détentrice de la vérité. Ni surtout sa dimension pour la conscience chrétienne, s'agissant du peuple juif. Ignorant largement le judaïsme, le sous-estimant comme la plupart des chrétiens (et prêt à concéder aux nazis, comme les évêques allemands, que les peuples chrétiens étaient fondés à prendre des mesures de défense contre certaines nuisances juives), il était étranger à l'idée d'une solidarité particulière envers ceux que ses successeurs appelleront « nos frères aînés ». En tout ceci, il partageait ce qui nous apparaît avoir été les œillères de l'église de la première moitié du XXe siècle. Il est plus personnellement responsable d'une conception de sa fonction qui lui interdisait de condamner l'entreprise d'extermination des Juifs. élu pape à la veille de l'éclatement de la guerre, il a décidé de régler sa conduite pendant les hostilités selon deux principes : - Rester impartial, en tant que "père commun de tous les hommes" qui doit s'abstenir, quoi qu'il pense, de prendre parti, donc de dénoncer un crime particulier, pas même les crimes soviétiques. Il pensait préparer ainsi une position d'autorité morale indépendante, qui pouvait donner à ce diplomate averti un rôle bénéfique lors du retour à la paix. - Veiller à ce qui est sa responsabilité première : assurer la sauvegarde de l'Eglise, menacée dans sa doctrine, dans son ame, dans ses libertés et dans son existence matérielle. Aussi la revendication du respect des droits de l'église (avec le Concordat, à ne pas rompre) éclipse facilement les protestations contre les crimes dont d'autres sont victimes. Ecclésiocentrisme qui se manifeste dans le caractère sacré reconnu à Rome, la Ville éternelle, affirmé par Pie XII le 2 juin 1944 devant les cardinaux, à la veille de l'entrée des troupes alliés à Rome : "Quiconque oserait lever la main contre Rome se rendrait coupable du crime contre sa Mère devant le monde civilisé et dans le jugement éternel de Dieu". Jugement de Dieu qui n'a pas été invoqué à d'autres occasions. On a pu dire que le grand tort de Pie XII a été de ne pas solidariser dans la tourmente les droits de l'église, qu'il défendait, comme les évêques allemands, avec les droits de l'homme, de tous les hommes. Face à un événement imprévisible et incompréhensible, ces principes de sage conduite ne préparaient pas ce pontife-diplomate à l'attitude prophétique qui aurait incité les catholiques et les autres à réfléchir en conscience à leur attitude devant le forfait. D'autres ont su incarner cette attitude, comme l'archevêque de Toulouse Mgr Saliège, dans la lettre qu'il a fait lire dans toutes les paroisses le 23 août 1942, au lendemain de la déportation des Juifs internés dans les camps du Sud-Ouest : « Que des enfants, des femmes, des hommes, des pères et des mères soient traités comme un vil troupeau, que les membres d'une même famille soient séparés les uns des autres et embarqués pour une destination inconnue, il était réservé à notre temps de voir ce triste spectacle... Dans notre diocèse, des scènes d'épouvante ont eu lieu dans les camps de Noé et de Récébédou. Les Juifs sont des hommes, les Juives sont des femmes... Tout n'est pas permis contre eux... Ils font partie du genre humain. Ils sont nos frères comme tant d'autres. Un chrétien ne peut l'oublier. »
Appel à la conscience des fidèles, c'est ce à quoi pensait au début de la guerre le cardinal français Tisserant, membre de la curie romaine, lorsqu'il présentait à Pie XII une suggestion que celui-ci n'allait pas suivre : "J'ai demandé avec insistance au Saint-Père, depuis le début de décembre, écrira-t-il plus tard, de faire une encyclique sur le devoir individuel d'obéir au dictamen de la conscience, car c'est le point vital du christianisme, ...Je crains que l'histoire n'ait à reprocher au Saint-Siège d'avoir fait une politique de commodité pour soi-même, et pas grand-chose de plus. C'est triste à l'extrême, surtout quand on a vécu sous Pie XI. " _Conclusion
Il ne s'agit pas de condamner Pie XII, forts de notre innocence dans la Shoah et de la réflexion menée en un demi-siècle, mais de s'interroger sur l'opportunité de déclarer saint, donc de proposer en modèle, ce pape, prêtre romain de son temps et pontife de l'église pré-conciliaire, héritière des combats du XIXe siècle et vouée à une mission d'enseignement et de gouvernement des ames plutôt que d'accompagnement d'une humanité en recherche. Plus nécessaire que la béatification de Pie XII, qui incarne la relative cécité de notre église, peut paraître la méditation du geste de repentance de Jean-Paul II – non autoflagellation masochiste, mais acte de vérité qui fait du repentir pour le passé un élan pour ce dont nous sommes responsables aujourd'hui.
Bernard Comte
(conférence à l'Amitié judéo-chrétienne de Lyon, 16 décembre 2010 Résumé par J. Joatton et J. Massonnet, revu par B.C.)