Le prophétisme aujourd'hui : Notes prises par Jean Massonnet lors de la conférence d'Edouard Robberechts.

Le prophétisme aujourd'hui : Notes prises par Jean Massonnet lors de la conférence d'Edouard Robberechts.

Le 17 janvier 2010 le Cardinal Barbarin et édouard Robberrechts se rencontraient pour échanger sur le thème du prophétisme aujourd'hui. Voici quelque notes prises lors de l'exposé de ce sujet par édouard Robberechts. Son approche a pu paraître déroutante pour des chrétiens ; elle fut en tout cas très suggestive.

barbarin_robberechts_017-2.jpg Le prophète est au service de l'alliance scellée au Sinaï, d'une alliance qui n'est pas statique, mais qui développe un projet. Le mot « Torah » vient du verbe « Yarah », qui signifie « viser », et induit une orientation vers l'avenir. Dès la création, Dieu instaure une humanité responsable de son devenir. Une expression un peu étrange de la Torah est exploitée en ce sens : « Et Elohim bénit le septième jour, et il le consacra ; car en ce jour il cessa toute l'œuvre qu'il avait créée pour faire » (Gn 2,3). Ce « pour faire » final s'adresse à l'homme qui doit œuvrer pour achever la création. Dieu l'avait fait comprendre lorsque, au terme de son ouvrage le sixième jour, il décida « Faisons l'homme… » (Gn 1,26) ; pourquoi ce pluriel ? se demande-t-on (les pères chrétiens ne manqueront pas d'y voir une délibération de la Trinité). Selon une interprétation des maîtres juifs, Dieu s'adresse à l'homme, pour l'inviter à parachever la création. Et pour cela, Dieu se retire et remet aux mains de l'homme ce projet appelé à être sans cesse en avant de lui, développant à chaque étape des perspectives nouvelles. La Bible montre que cette orientation fut inversée dès l'origine : Caïn tue son frère ; la perversion généralisée de l'humanité entraîne le déluge ; la tour de Babel est l'expression d'une entreprise totalitaire diamétralement opposée au projet divin. à€ cet universalisme mortel, Dieu va répondre en faisant le choix du particulier, Abraham, pour aller à l'universel. Israël est porteur de cette élection qui doit s'étendre à tous. Il s'engage le premier « pour faire », pour s'élancer dans le sens que lui indique la Torah. Ceci se réalise en trois étapes. Une première fois, Israël devance le don de la Torah en disant à Moïse qu'il n'a pas besoin de sa prophétie : « Nous ferons ! » (Ex 19,8) : il suffit de se comporter en fils d'Abraham, en hassid. Mais le repli sur la mystique risque de couper de l'extériorité. Alors dans un deuxième temps, Dieu va s'imposer dans la révélation du Sinaï qui fera de tout le peuple une communauté de prophètes ; là aussi, un danger menace, celui de se perdre dans l'extériorité et de céder à la terreur du Sinaï (révélation totalisante et définitive). La troisième étape rééquilibre les choses. Israël déclare : « Nous ferons et nous écouterons ! » (Ex 24,7) : écoute et action, étude et halakhah, présence et absence, écrit et interprétation, réception et nouveauté. L'idolatrie de la lettre est exclue (Moïse a cassé les tables de pierre). La prophétie se réalise dans l'accueil de la parole et son interprétation qui ouvre sans cesse à l'avenir. Si la prophétie de type biblique a cessé, elle survit cependant, sous un autre mode, dans l'étude des sages, dans la recherche qui donne sans cesse une vie nouvelle à la révélation du Sinaï. Je prolongerais volontiers cet exposé par quelques réflexions. Dans l'énumération des degrés de perfection de la vie juive, la possession de l'Esprit Saint est présentée comme la dernière étape qui conduit à la résurrection des morts (M Sôtah 19,5). Or l'Esprit Saint est l'esprit de prophétie. Au temps d'Hérode, nous voyons le grand Hillel en discussion avec des interlocuteurs qui ne savent pas comment le peuple va pouvoir célébrer la paque tout en respectant le shabbat qui tombe le même jour ; Hillel leur déclare : « Laissez-les trouver la solution ; l'Esprit Saint est sur eux ; s'ils ne sont pas prophètes, ils sont fils de prophètes. » (Tos Pesahîm 4, 13-14). Ce qu'une tradition considère comme un sommet à atteindre, Hillel le reconnaît à tout le peuple qui sait comment pratiquer la Torah. Lors de la Pentecôte chrétienne, tous sont prophètes, comme l'annonçait Joël (Jl 3,1-2). N'y aurait-il pas là une pratique commune, sous-jacente à nos deux confessions juive et chrétienne, sans préjudice de nos spécificités respectives : invitation à accueillir l'esprit de prophétie dans une écoute de la transcendance manifestée au Sinaï, écoute qui se monnaie de façon inséparable dans l'accueil de la parole d'autrui. Et puisque distinguer n'est pas séparer, qui ne voit le bienfait qu'une telle attitude peut apporter à la construction d'une société humaine, toujours menacée par l'idéologie totalitaire et mortelle de la tour de Babel. Le comportement contraire, orienté vers la vie, doit être d'abord mis en œuvre à l'intérieur de nos communauté ; c'est la condition de son rayonnement. Pour voir le diaporama de la rencontre: cliquez ici